Wednesday, 18 November 2009

Rory Hayes, Where Demented Wented, Fantagraphics, 2008

Certains livres ne vous lâchent pas, même si vous n'arrivez pas à les lire jusqu'au bout. Comme les meilleurs disques : difficile, pour moi, de les écouter d'une traite. J'ai souvent l'impression qu'ils sont mieux conservés en moi si je leur laisse le temps, si je laisse faire mon imagination tout autant, sinon plus, que mes oreilles.
Il y a plusieurs mois déjà, j'ai acheté ce livre, sorti par Fantagraphics : une anthologie des dessins et bandes dessinées de Rory Hayes. Ce que j'y ai vu m'obsède perpétuellement, chaque jour, chaque nuit, revenant inlassablement à la manière d'un écho, d'une mélodie dure, revêche, cassée en son milieu.
Rory Hayes était un de ces dessinateurs surgis dans la BD au moment du psychédélisme, en même temps que Crumb. Mais contrairement à ce dernier, Hayes avait un style tout brut, dessinant toujours comme lorsqu'il était enfant, des monstres et des paysages cosmiques, des créatures d'un Enfer dont on imagine qu'il n'est rien d'autre que le sien, tout intime.
Ses dessins et petites BD regroupées ici intégralement n'ont rien de commun avec qui que ce soit d'autre (mis à part un autre grand autiste de la BD américaine, Mark Beyer - j'en reparlerai un jour, lorsque je m'en serai extirpé). Rory Hayes dessine, gribouille, décadre, fait baver ses montres, déchire des univers entiers. Le traiter de fou serait un raccourci, une connerie : j'ai rarement vu, lu, fréquenté, d'univers aussi cohérent, aussi bien agencé et aussi habilement mis en place. Ce qui choque, c'est le grotesque, la vision démente d'une vie qu'il semble le seul capable de restituer avec justesse : une vie violente, délétère, impossible.

Rory Hayes était un oracle, un dessinateur rare. Crumb a été un des premiers à le publier dans les années 60 et même dans les années 80, il publiait des pages de Hayes dans son magazine Weirdo, dans un numéro spécial "Losers" assez inégalable. Lorsque j'ai rencontré Crumb en octobre dernier, je lui ai montré ce numéro pour qu'il me parle de Hayes. Crumb : "Hayes était un garçon très timide, pale, aux yeux bleux très éloignés l'un de l'autre, de sorte que l'on ne pouvait pas dire s'il vous regardait vraiment. Je l'aimais beaucoup. C'était une sorte d'ami à moi. Mais il s'est mis à la drogue et je crois qu'il est mort d'overdose. Dans les années 60, il travaillait dans une librairie de comics à San Francisco et c'est là que j'ai découvert ses premiers comics : ils étaient puissants, forts, étrange, fous et en même temps très organisés. Ils m'ont immédiatement plu et nous l'avons immédiatement publié dans Snatch. Ce qui a déplu à Janis Joplin qui est passé me voir à la maison pour me dire que c'était une énorme erreur de publier Rory Hayes, que c'était trop psychotique."

Where Demented Wented contient aussi un essai d'un fan de Hayes, Le grand Edwin Pouncey alias Savage Pencil (on en reparlera ici ou ailleurs un jour prochain) ainsi que des posters qui nous apprennent que Hayes avait aussi tourné des films, à la maison : on donnerait cher pour les voir, pour comprendre comment il transcrivait sur pellicule ses visions de violence cosmique.



Rory Hayes, Where Demented Wented, Fantagraphics, 2008

Wednesday, 11 November 2009

Quote

"Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi."(p.17)


Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Vart behov av tröst), traduit du suédois par Philippe Bouquet, Actes Sud, 1981.

Saturday, 7 November 2009

Lisa Kahane, Do not give way to Evil: photographs of the south bronx, 1979-1987













Lost New York, suite. J’éprouve comme une mauvaise conscience de blanc-bec, à apprécier un livre remplis de photos de ruines, de décombres. De quel droit, assis chez moi, le chien pas loin, je peux trouver photogénique une telle collection de ravages? La fascination est pourtant là, palpable. Accentuée par le fait que je ne connais pour ainsi dire pas New York... Une seule visite, à une époque lointaine, si reculée que le Bronx ressemblait encore un peu à ce qu’il est dans ce livre. A ce qu'il était en 1978 donc, lorsque Lisa Kahane a entrepris de photographier pour la prospérité une zone qui avait connue successivement l’échec urbanistique, la fermeture des usines alentours, la défiguration – construction d’une voie express coupant en deux 113 rues et occasionnant des milliers de déplacements et un nouvel entassement humain-, l’arrivée massive des drogues dures, et enfin l’abandon total d'investissements financiers sans lesquels un quartier ne peut se survivre à lui-même.
Je me souviens mal de New York, mais les images de ce livre se confondent dans ma tête avec le souvenir très net de villes sortant toutes d’une guerre civile. Est-ce un hasard si Lisa Kahane est devenue photographe de guerre, par la suite ? Traverse-t-elle déjà ici un paysage en guerre. D'une autre guerre, économique, sociale?
Pourtant, il n’y a chez elle pas tant de désir que ça d’exagérer, de faire de toute cette dévastation un événement indépassable. C’est un Bronx niqué mais calme. Les photos noir et blanc sont de loin les plus belles, mais presque trop : les lignes de fuite glaçantes, les artères désertées, les amas de décombres composent une nature morte. La beauté désespérée des ruines... que l'on contemple à deux fois, une pour y croire (documentaire), l'autre pour repérer au milieu de ce no-man's land l'impasse d'où surgiront des gangs de warriors façon Walter Hill ou Carpenter, venus crever une fois pour toute ce silence (fiction). New York en 1978 ressemblait comme une soeur à New York 1997. Magnifier les débris est un projet hypnotisant mais discutable à long terme, que Kahane a eu l’intelligence de compenser par des tirages couleurs néo-réalistes, clichés moins puissants à première vues mais qui, en douce, donnent à voir la chaleur – celle, étouffante, du ciel qui possède une couleur que je ne sais pas définir : bleu délavé, bleu trempé, bleu sale des mauvaises canicules. Et celle, moins indirecte, des gens, qui tous, de façon spontanée, posent sur ses photos en souriant. Histoire de nous dire qu’ils vivent là et qu’ils nous emmerdent.












Lisa Kahane, Do not give way to evil : photographs of the South Bronx, 1979-1987, powerHouse, 2008.

Wednesday, 4 November 2009

Luc Sante, My Lost City, 2007

Il sait à quel numéro de venelle se cachait tel boxon en 1890, mais il est incapable de nostalgie. Tant mieux, puisque c’est sous couvert de nostalgie qu’est apparue sous Giuliani la gentryfication, l’aseptisation, l'embourgeoisement – peste moderne, blanche, neutre, propre, sécuritaire qui a transformé la ville connue sous le nom de New York en autre chose - un supermarché bio pour adolescents à la coule?
Déjà cité ici, ça et là, en filigrane par Garnier comme par Ivan (en général, le nom de Dave Hickey n’est jamais loin), Luc Sante (critique littéraire, journaliste, écrivain, éditeur de polars "hard boiled", prof d’histoire de la photo) est cet homme qui, selon son ami Jim Jarmush, possède «l’érudition la plus excitante qui soit». Soit. Sante est né en Belgique, ses parents ont migré aux USA quand il n’avait que cinq ans. Il découvre NY à 14 ans, en 1968, et entame avec elle une relation d’amour/haine de plus de trente ans, placée sous le sceau de la déception. Jusqu'à ne plus vouloir (ni pouvoir?) y vivre depuis dix ans (a-t-il a perdu sa ville, ou s'est-elle perdue?). Sante reste toutefois, pour une génération entière de provinciaux épris d’underground ayant échoués dans les années 70 dans le Lower East Side, le seul historien total de New York. Le seul en tout cas (avec le Nik Cohn de Broadway la grande voie blanche) à restituer cette ville dans sa dimension de pourriture, de violence quotidienne et de subculture attractive.
Low life : lures and snares of old new york, son livre phare,dont s'est beaucoup nourri Scorcese pour Gangs of New York (ok, le film était méchament raté), n’en finit plus d’attendre une traduction française - qui le hisserait au niveau de popularité d'un Greil Marcus... mais comme rien n’est annoncé pour les quarante prochaines semaines, vous pouvez toujours vous rabattre sur My lost city, un chouette mais mince recueil d’articles dessalés traduit, il y a six mois, en français. Woody Allen peut toujours jouer du pipeau...


«Tandis que nous somnolions, l’argent s’insinua lentement, imposant peu à peu sa présence, de mille manières étrangement disparates et apparemment périphériques. Le phénomène nouveau des vendeurs de rues fut le premier signe. Avant le début des années 80, vous n’auriez jamais vu de gens vendre de vieux livres ou des ordures variées au milieu du trottoir dans des boîtes en carton. Si vous vouliez vraiment vendre quelque chose, vous pouviez toujours louer une devanture pour presque rien, à condition de ne pas faire trop le difficile sur l’emplacement. Mais désormais, avec une grande célérité, Astor Place devenait un vaste marché aux puces, plein de vendeurs qui allaient de collectionneurs de vieux comic books aux optimistes essayant de se débarrasser de ce qu’ils pouvaient bien avoir tiré des poubelles la nuit précédente. Ce que cela signifiait, cependant, c’était que tous ceux qui, jusque-là, s’en étaient sortis au petit bonheur la chance ou grâce à leur charme avaient désormais sérieusement besoin de cash. Il existait à présent des consommateurs disposés à débourser des billets pour des babioles jadis disponibles gratuitement pour qui savait lire le langage de la rue. La raison pour laquelle les luftmenschen avaient besoin de dollars était en partie la hausse considérable du trafic de l’héroïne, causée par une chute abrupte des prix. Tout d‘un coup, des gens qui n’avaient été que des consommateurs occasionnels se retrouvaient accros.»

Luc Sante, My Lost City (Kill All Your Darlings), 2007, édition française : Inculte, 2009.

Wednesday, 28 October 2009

Ed Van Der Elsken, Love On The Left Bank, 1956

Il traînait Love On The Left Bank, l’autre soir chez Gilb-r.. occasion rêvée de lui proposer officiellement d’investir dans une galerie de photo DiD/Versatile, aussitôt qu’il sera devenu multimillionaire grâce aux ventes des albums de Jaumet et de Joakim (lol?).
En fait, on ne devrait pas se réjouir que Gilb-r, homme de goût, ait ça chez lui. On devrait se désoler qu’il n’y ait ça QUE chez lui. Car
Love On The Left Bank est un morceau de mur arraché à l’histoire de Paris. Et si on nous bassine à longueur de journée avec l’histoire du punk et de la révolte où que ce soit, de NY à Santiago du Chili, qui ici soupçonne qu’il y ait eu un moment, entre 1952 et 1957, où Paris a été loin devant dans la course à l’électricité? Ok, ça ne s’est pas représenté souvent depuis, et ce livre (épuisé, bien sur, pas réédité, bien sûr, en tout cas pas en France, comme si Paris ne devait surtout pas trop en savoir sur elle-même) en est le témoignage brut, donc bouleversant.
Ed Van Der Elsken a quelque chose comme 27 ans en 1952. Il fait des photos, ses premières (il n’a jamais arrêté, jusqu'à sa mort en 90). Et il les fait avec ce qui l’entoure : un café, un peu maudit, situé 22 rue du Four : Chez Moineau. Là, des garçons, des filles - une fille... dont il tombe dingue raide. Une voyelle. Voyelle, c’est le féminin de voyoux. Pas dans le Littré , mais chez les fugueurs qui occuperont Moineau pendant les cinq six années à venir. «
C’étaient des enfants déracinés venus de tous les coins de l’Europe. Beaucoup n’avaient ni toit ni parents, ni papiers. Pour les flics, leur statut légal était celui de vagabond. On vivait dans la rue, les cafés comme une bande de chiens bâtards. On avait notre hiérarchie, nos codes à nous. Les étudiants, les gens qui travaillaient en étaient exclus.» C’est elle qui dit ça, la fille : Vali Myers. Australienne, artiste, atterri là on ne sait comment, parmi les orphelins de la seconde guerre mondiale. Presque dangereusement belle, 22 ans & l’allure d’aucune autre cette saison-là. On pourra, pour approcher d’une description passable, invoquer les visages de Tina Aumont, de Margareth Clementi, de Nico, de n’importe quelle femme-chat qui peuple le cinéma de Garrel à partir de 68-69. Mais là, on est en 1952, et personne au monde, ni en France ni ailleurs (pas même Edie Parker et Joan Vollmer, les femmes de la Beat génération) ne s’habille comme ça, ne se coiffe comme ça, ne se maquille comme ça. Chez Moineau, outre Vali, il y a Eliane, Michèle B. et autour d'elles une bande de garçons assez sauvages, ivres morts souvent. On a dit (Greil Marcus, entre autres) qu'il s'agissait là peut-être des premiers punks, portant des slogans peints sur leurs vêtements élimés, vendant du hasch, et se faisant coffrer pour ivresse sur la voie publique et cheveux longs. Mais franchement, la culture ils s’en contrefoutaient - ça na valait pas le vin. Il n’y avait pas de mouvement derrière eux. Pas de musique, pas d’art, pas de littérature, pas d'horizon pour Pierre Feuillette, Fred, Mohamed Dahou, Jean Michel Mension - que de la survie.
L’art, chez Moineau, ça n’existe que dans la tête de deux personnes.
Le premier s’appelle Ivan Chtcheglov, il lit, il écrit et détruit ses écrits. En 1952, Ivan apprend à marcher à Guy. La nuit, dans Paris. Il l'initie à la "Dérive". Guy, c’est Debord. Il apprend vite.
A deux, plus d’autres (Serge Berna, Jean Louis Brau, Gil J. Wolman), ils vont fonder l’Internationale Lettriste, publier des bulletins renéotypés, faire des coups. Ed Van der Elsken, pour les beaux yeux en amande de Vali, prend Chez Moineau les photos du Mouvement – qui n’en est pas un. Pas même le temps d'en être un: Trop de dérives, de disputes, de chaos. Très vite ils se brouilleront les uns les autres (trop de vin aussi), il y aura des exclusions à la pelle, tout ce réflexe de gens de parti qui, chez Debord, en dehors de l’admiration que je peux avoir pour la force décapante de sa pensée et l’âpreté de son style seigneurial, m’emmerdera toujours : Sans doute je hais les maîtres – donnez-nous plutôt des héros. Ivan Chtcheglov deviendra fou à lier, interné, délirant. Debord dessinera sans lui, mais à partir de ce qu’Ivan lui aura enseigné, les plans d’une attaque en règle de la société du vide et de l’indifférence transformée en marchandise. «
Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le plus grand moment de nos aventures ; car personne d’autre le valait, cette année-là ? On eût dit qu’en regardant seulement la ville et la vie, il les changeait. Il découvrit en un an des sujets de revendications pour un siècle ; les profondeurs et les mystères de l’espace urbain furent sa conquête.» (Debord, sur Chtcheglov, In Girum…)




Debord avait une expression pour se souvenir de l'année 52, une formule empruntée comme souvent chez lui au dialecte militaire: "On avançait, disait-il, en «
enfants perdus». L’attaque finale de cette brigade légère aura pour nom de code : Internationale Situationniste // I.S.
On connaît les livres (
La Société du Spectacle, en tête), écrits comme on dresse des plans stratégiques, on connait les situations qui ont pris tout le monde de cours (Mai 68...). On connaît mieux encore ce beau film arrogant et blessé, qui en donne l’histoire, entre les lignes : In Girum Imus Nocte Et Consumimur Igni. Nous tournons en rond dans la nuit et sommes consumés par le feu.
Et puis, si jamais on éprouve devant ce programme politique qui n’a fait que s’enfoncer dans le dur, un reste de romantisme, de mélancolie ou de lyrisme, on rouvrira
Love On The Left Bank – et tant pis si Van Der Elsken a voulu monter les photos les unes après les autres comme dans un roman, comme dans un roman-photo… Il y a dans chacun de ses instants saisis, éclairés à la lumière des cafés et des éclairages de villes, un truc qui manque trop souvent à la photographie et qui tient au commencement d’une époque, au brouillon de quelque chose. Où comment s'enregistre, à un moment donné, l'émergence d'une force irréductible à tout, faisant dos au monde, et qui redonne à penser le présent. Et si ça ne suffit pas à calmer notre curiosité, on cherchera une explication plutôt vive et chaude à cette histoire clandestine. Et pour ça, autant ouvrir dare dare La Tribu, un mince mais riche bouquin d’entretien avec Jean-Michel Mension, tête brûlée de chez Moineau, exclu un beau jour de l’IL par Debord, qui le trouva tout à coup « décoratif ». La Tribu n’explique pas les Situs, le livre dit d'autres choses, essentielles au Situationnisme : la vie hors les rangs, l'ivresse hardcore, la liberté. C'est, avec Love On The Left Bank, la chose la plus heureuse qui ait été jamais formulé sur le passage de quelques personnes en 1952 à l’intérieur du «café de la jeunesse perdue» (oubliez en revanche, sur la période, le livre éponyme de Modiano, faible de partout, et pourtant Modiano est un magnifique écrivain…).

Booo… Je vous parle beaucoup (trop, et trop longuement, pardon) de Debord et des Situs en ce moment. Il y a des raisons à cela (des trucs de boulot...), mais l’une d’elle est peut-être que je regarde Paris, la nuit qui tombe de plus en plus tôt, et je ne vois pas où aller -----------






Ed Van Der Elsken, Love On The Left Bank, 1956, réédition Dewi Lewis Publishing, UK, 1999
Jean-Michel Mension, La Tribu, Allia, Paris, 1998
Ivan Chtcheglov, Ecrits retrouvés, Allia, Paris, 2006

Sunday, 25 October 2009

Alfred Bester, Terminus les Etoiles, 1956.

Suite au post de Mickey Moonlight, j'ai rouvert un poussiereux The Stars are my Destination d'Alfred Bester (a lire aussi son The Demolition Man).Ado, pas trop SF , enfin pas plus que ca, plutot polar. Mais meme en faisant tres attention a ne pas etre geek (la SF c'etait ca), il y avait quelques bouquins quand meme. Dont celui la, lie dans ma memoire a ce qui se faisait a l'epoque, Gibson en tete, quand cyberpunk ne sonnait pas pour nous comme une insulte. Quelques suprises a le reelecture par contre, c'est vraiment un chouette et etrange bouquin. D'abord, c'est un bouquin nerveux, pas une sage pleine de tomes et d'emphase. C'est presque un polar de serie B en fait, une simple histoire de vengeance (le meilleur sujet de serie B comme chacun sait) avec un non-heros, Gully Foyle dont la violence et la froideur rappelle etrangement le Carter de Get Carter, Mike Hammer et son amour des femmes ou, plus encore, le Walker de Point Blank.
Le futur datant tres vite, la SF vieillit mal. Paru en 1956 (je n'avais aucun souvenir et l'avais surement lu a l'epoque comme un roman du futur) contemporain, Tiger Tiger (son beau titre, emprunte a Blake), se joue de cet ecueil. Sa technogoree a bien plus qu'un charme desuet et les ellipses (ni sexe ni violence graphique) propre a l'epoque de redaction en affine encore la nerveuse symmetrie. Tout compte fait, ce court traite de morale hard boiled/straight edge (ta rage primordiale tu canaliseras) dame encore le pion a tous ceux qu'il a inspire. Si vous n'en lisez qu'un dans le genre, il y aurait pire choix.

"Gully foyle is my name
And Terra is my nation,
Deep space is my dwelling place
And death is my destination"

Alfred Bester, Terminus les Etoiles, Denoel, 1989.

Thursday, 22 October 2009

Akbar Del Piombo & Norman Rubington, Fuzz against Junk, 1960


Il y a ambiguïté sur la personnalité d'Akbar Del Piombo (juste le meilleur pseudo de tous les temps). Ivan, qui me l’a fait découvrir, est intimement persuadé qu’il s’agit ni plus ni moins d’Alexander Trocchi – et de fait, tout y fait songer : la thématique junk, l’éditeur (Girodias, pour qui Trocchi écrivait des romans pornos sous pseudos), le détournement façon Situ (on pense ici à Fin de Copenhague de Asger Jorn et Guy Debord). Style sec et humour « tongues in cheek ». De la férocité, partout. Mais les infos glanées ça et là sur le net laissent plutôt sous-entendre qu’Akbar Del Piombo et son illustrateur Norman Rubington ne feraient en fait qu’un. C'est pas impossible... Rubington, peintre alors un peu en vogue, spécialiste du grand écart (à la fois prix de Rome 51 et habitué du Chelsea Hôtel) faisait partie de cette coterie d’américains férocement tox réfugiés à Paris dans les années 50 (Trocchi, Burroughs...) et s’agitant autour de la revue Merlin (crée par Trocchi). Sans doute, partageait-il les gouts et les manies de Trocchi (lequel, en 1960, avait quitté Paris pour New York depuis trois ans, même s'il y gardait des amitiés littéraires). Trocchi ou pas, on se demandera quand même pour quelle raison celui qui a déjà son nom sur la couverture pour ses collages emprunterait en plus un nom de plume pour en signer les textes?
Aka Akbar? Il est surtout possible qu’Akbar Del Piombo, qui aimait tant écrire des histoires de harems lubriques, soit un nom ouvert, un nom générique sous lequel se couvraient, quand ça les arrangeaient, plusieurs personnes en même temps(remember Joe Staline, dans Métal...).


L’essentiel n'est pas là: si Fuzz against Junk est, depuis 50 ans, le roman graphique ultime, c'est parce qu’il détourne sans vergogne le trait innocent des vignettes XIXème siècle peuplant les éditions Hetzel des Voyages extraordinaires de Jules Vernes (Rubington utilisait la même méthode de collage que Max Ernst) et le ton badin, très pipe au bec, des Blake & Mortimer, pour les mettre au service d’une imagination dépravée, débordante, accélérée : les vingt-cinq pages où Akbar Del Piombo recense cent farfelues méthodes de fakir pour se défoncer – ruban injectant de l’héroïne liquide directement dans le crâne!, bain de vapeur à l’opium!, méthode dite ophtalmologique! - ridiculisent en beauté toute littérature trash. A ce stade d’inventivité camée, à ce niveau de virtuosité dans l’élaboration de machines de machines, seul Burroughs pouvait rivaliser. Chez Akbar, tout est d'une fumisterie raffinée, chaque page possède une splendeur pré-Monty Python, avec quelque chose en dedans de plus incisif. By Jove! on voudrait pouvoir ingérer ces images à l’heure du thé, dans un club victorien, tout de bois, avec un disque de Lord Sword en fond discret, oui.

Ps : l’édition Girodias, belle, verte, culte, est devenue rare et (un peu) chère. La réédition française, Mille et une nuits, sous le titre L’Anticame ou les Exploits de Sir Edwin est laide, pas vraiment recommandable, mais elle a l’avantage d’être encore dispo pour une somme ridicule (2 euros, ce genre) .

Akbar Del Piombo & Norman Rubington, Fuzz against Junk/ The Hero maker, The Olympia Press, Paris, 1960.