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-But if you'd rather watch a movie, you're also welcome at
Disorder in Discipline-



Tuesday, 26 May 2009

Joan Didion, L'Amérique, 1968-78



En février dernier, Karine ressortait ici même le White album de Joan Didion en v.o. (balançant là un de ses plus beaux post), au prix d'un effort linguistique délirant. Toujours aussi polyglotte, Gatitox, depuis Londres, tirait à boulets rouges (forcément rouges) : «Pauvre France... Vos librairies sont pleines et vous n’avez toujours pas de traduction disponible des articles mythiques de Joan Didion !!!!!! ». Il avait raison: honte à Paris, donneuse de leçon et portant incapable de traduire en temps et en heure les cinq-six trucs essentiels sans lesquels ce blog n'existerait pas. Néanmoins, une anthologie de chroniques traduite en français a paru depuis, au début du printemps, sous le titre l’Amérique (chez Grasset). Satisfaction dans les rangs de Discipline, joie dans les maisons francophones, danse de St Guy chez les libraires.
De là, cette idée folle: et si nous revenions dessus... et si nous enfoncions le clou. Mais sans note critique, cette fois... seulement le désir simple et immédiat de vous offrir une page complète (la 96). Pas un geste commerçant, juste une page de pure littérature en guise de piqûre de rappel, histoire de vous faire partager ces lignes, qui sont parmi les plus belles jamais écrites sur le monde de la pop culture et sa flamboyante désinvolture. Enjoy.

« Un jour, quelqu’un amena Janis Joplin à une fête à la maison de Franklin Avenue ; elle venait de donner un concert et elle voulait un Brandy–Bénédictine dans un grand gobelet à eau. Les musiciens ne voulaient jamais des boissons ordinaires. Ils voulaient du saké, ou des cocktails à base de champagne, ou de la tequila sec. Passer du temps avec des musiciens était déroutant et exigeait une approche d’une souplesse et, au fond, d’une passivité que je n’ai jamais pu tout à fait acquérir. D’abord, le temps n’avait aucune importance : nous dînerions à neuf heures, ou alors à onze heures et demie, à moins que nous ne commandions à manger plus tard. Nous irions à l’USC voir le Living Theater si la limousine arrivait au moment précis où personne n’aurait préparé à boire ou sorti une cigarette ou organisé un rendez-vous avec Ultra Violet au Montecito. De toute façon David Hockney arrivait. De toute façon Ultra Violet n’était pas au Montecito. De toute façon nous irions à l’USC voir le Living Theater ce soir ou nous irons voir le Living Theater un autre soir, à New York, ou à Prague. D’abord nous voulions de sushis pour vingt personnes, des palourdes à la vapeur, un curry de légumes vindaloo et beaucoup de cocktails à base de rhum avec des gardénias pour mettre dans nos cheveux. D’abord nous voulions une table pour douze, quatorze maximum, mais il y aurait peut-être six personnes de plus, ou huit, ou onze : il n’y en aurait jamais un ou deux de plus, parce que les musiciens ne se déplaçaient jamais par groupe de « un » ou « deux ». John et Michelle Phillips, des Mamas and Papas, se rendant à l’hôpital pour la naissance de leur fille Chynna, obligèrent la limousine à faire un détour par Hollywood pour passer prendre une amie, Anne Marshall. Cet incident, que je réimagine souvent en incluant un second détour, par le Luau pour prendre des gardénias, décrit très exactement l’industrie de la musique à mes yeux. »

Joan Didion, L’Amérique, traduit par Pierre Demarty, Grasset 2009

Friday, 15 May 2009

A Drifting Life de Yoshihiro Tatsumi, 2009


Rien posté ici depuis longtemps. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir des livres à lire ou à défendre, mais peut-être qu'aucun ne s'imposait autant que celui-là, dont je n'ai même pas encore terminé la lecture. Mais il me happe déjà complètement : 850 pages et il ne m'en reste plus que 200 : les 650 autres ont été dévorées en 4 jours - c'est dire l'impact de ce livre. Au fait, c'est une bande dessinée. C'est même une bande dessinée japonaise. On dirait un manga. Mais c'est plutôt un Gekiga, c'est-à-dire un manga pour adulte, ou qui traite de thèmes plus adultes. Plus exactement, ce livre est une autobiographie, un mémoire, sur la naissance au japon du Gekiga dont Yoshihiro Tatsumi fait ici le récit, puisqu'il en a été le principal instigateur - on peut voir dans le livre la scène le montrant avec son frère en train de forger le terme, pour en finir avec celui de manga qui ne reflétait pas ce qu'ils avaient en tête, dès la fin des années 50. Au-delà de ce débat, le livre est simplement passionnant : Tatsumi s'y met en scène, revient sur sa vie, sa jeunesse des années 50 et 60 et raconte plusieurs histoires en parallèle : la sienne, celle de son pays (il cite livres, chansons, films marquants pour le Japon de son enfance et donne envie de découvrir tout cela), celle de l'essor d'un système et d'une manière de faire, de publier, de considérer la bande dessinée.
Tatsumi a changé certains noms, s'est lui-même transformé en Katsumi, s'évoque lui-même comme un personnage, à la troisième personne, et crée ainsi une distance avec son double dessiné qui fait que l'on se demande toujours où se situe la frontière entre la mémoire et la fiction et lesquels de ces personnages sont imaginaires ou tout à fait réels. Des questions qui traversent aussi l'oeuvre d'un autre japonais, le romancier Haruki Murakami auquel Tatsumi est souvent comparé : les lire tous deux permet une vision oblique du Japon. Les images et dessins de Tatsumi notamment amènent par leur esthétique, leur trait
clair, leur traitement noir et blanc, l'incrustation d'images photocopiées de couvertures ou d'affiches, un sentiment étrange de proximité, de connaissance intime d'un monde proche déjà disparu, comme le ferait un film de Truffaut, par exemple.
Pour le moment, le livre vient de sortir en anglais, chez l'éditeur canadien Drawn & Quarterly. J'ignore s'il sera traduit en français. Plusieurs volumes de Tatsumi sont déjà sortis en France : des recueils d'histoires courtes et souvent noires, dont le plus beau est L'Enfer, paru chez Cornélius en 2008.


Yoshihiro Tatsumi, A Drifting Life, Drawn & Quarterly, 2009.

Wednesday, 22 April 2009

James Allen, Hilton Als, John Lewis, Leon F. Litwack, Without Sanctuary: Lynching Photography in America, 2000.

Neuf ans après sa publication, difficile d’oublier ce livre qui occupe une place à part dans ma bibliothèque. J’aurais aimé le ranger aux cotés de ces bouquins crados (Car Crashes, Death Scenes, les Monstres etc…) qu’on achète ado à l’affût des sensations morbides qui nous envoûtaient enfant en feuilletant un dico médical, certains livres d’histoire ou une revue porno (on se brûlait alors les pupilles en regardant des images inexplicables). J’ai donc acheté ce livre pour de mauvaises raisons. Il s’est vengé et m’a sauté à la gorge en me disant «Karine, tu n’es qu’une petite conne, regarde bien, le bout de viande carbonisé au bout de cette branche et bien c’est toi».
Without Sanctuary regroupe donc une centaine de clichés représentant des hommes pendus après avoir été saccagés par une meute. Nous sommes au Etats-Unis au début du siècle et il ne fait pas bon être noir à cette époque-là. Un regard suffisait alors pour que vous finissiez la corde au cou sur la place du village au milieu d’une foule goguenarde vous désignant du doigt comme une créature grotesque dont la vie n’a pas de valeur puisque votre peau n’est pas de la bonne couleur. Je savais tout ça. Ce livre m’a révélé autre chose. Loin d’être des photos volées, les clichés de Without Sanctuary sont des mises en scène : les villageois posent ici fièrement au coté de leurs trophées. Ces images immortalisent un événement social, un lynchage après un procès sommaire, et ont été vendues en tant que carte postales commémoratives au drugstore du coin. Quelqu’un en a acheté un exemplaire, y a griffonné au dos quelques mots (les pire : « This is the barbecue we had last night. My picture is to the left with a cross over it. Your son. Joe » ), avant de l’envoyer fièrement à un parent, un ami, parfois à une petite amie. Des gens ont reçu ces cartes postales dans leurs boîtes aux lettres. Certains ont du rire en les regardant, d’autres ont peut-être pleuré. Ce petit commerce était une propagande visqueuse qui banalisait l’abjecte tout en servant une cause plus vaste : celle de la ségrégation.
L’initiateur de Without Sanctuary (vingt cinq années de recherche), James Allen, ne compile pas ici des images violentes qui font frissonner les gogos mais reconstitue des histoires vraies où il y a des victimes, des bourreaux et des spectateurs. Du sang, de la peur et beaucoup de haine. Une histoire que beaucoup auraient préféré oublier. La publication de Without Sanctuary fut un véritable électrochoc aux Etats-Unis et ailleurs. Ce livre est devenu depuis une véritable arme pédagogique. Il nous a fait grandir (un peu).

Without Sanctuary: Lynching Photography in America, 2000, Twin Palms Publishers



Sunday, 19 April 2009

J.G. Ballard RIP (Shanghai 1930-Londres 2009)



Ce soir, Discipline in Disorder est triste : J.G. Ballard est mort dans l'après-midi. Post-moderne, malsain, visionnaire, chirurgical et érotique, il était avec Burroughs, DeLillo, Schuhl et Adrien l'un des seuls à avoir trouvé une langue qui dise le goût métallique et amer de la seconde moitié du XXème siècle. Son style avait la puissance, le raffinement sadique et le calme des dépêches Reuters. Les Marinas de toutes les plages de sable vermillon du monde se sentent bien seules, maintenant. Les rings autoroutiers sont un peu plus vides, tout à coup. Plus d'accidents, plus de désastre. Alors ce soir, relisez Crash, reprenez n’importe quel passage de The Atrocity Exhibition, de Vermillon Sands, d’IGH ou de Concrete Island, autant de textes écrits au scalpel.
Puis remettez un disque tout en ouvrant l’anthologique numéro de Re:Search, où il était enfin admis que ses romans de science fiction froide et étrange comme le sont les tables de vivisection étaient précurseurs de tout ce qui, de Joy Division à TG, du "Warm Leatherette" de The Normal au "Flying Turns" de Crash Course in science, allait devenir l’esthétique Indus/New-Wave, Novö.
Et pendant que votre magnetoscope machine avale le dvd glacial du Crash version Cronenberg, partez si vous en avez encore la force à la recherche du désormais introuvable numéro 1 de l’éphémère revue Science Fiction, sorti à Paris en janvier 1984 et mise en page par le grand Roman Cieslewicz; Il lui était quasi intégralement consacré. Ou sinon, lisez les paragraphes qui suivent: ils en sont extraits. Lisez-les car ils sont devenus rares. Lisez-les car on trouvait dans Science Fiction des choses nécessaires, comme ce beau texte de Baudrillard sur Crash, repris entre-temps dans Simulacres et simulation : « Crash: La vision explosive d’un corps confondu avec la technologie dans sa dimension de viol et de violence, dans la chirurgie sauvage et continuelle qu’elle exerce ; incisions, excisions, scarifications, béances du corps, dont la plaie et la jouissance « sexuelles » ne sont qu’un cas particulier sous le signe étincelant d’une sexualité sans référentiel et sans limite. Plus de dysfonction possible dans un univers de l'accident. - donc, plus de perversion non plus.»
C’était suivi d’un long poème épique, à la limite de la prière et du détachement, intitulé What I Believe, que Gentleman Jim avait écrit en 1983 pour Science Fiction, et jamais jusqu’à ce jour repris en volume. Ne pleurez pas, n'intentez rien: Discipline in Disorder vous en offre, en guise de dernier hommage, quelques passages (traduits par Jean Bonnefoy) parmi les plus beaux et les plus givrés...:

«Je crois à mes obsessions personnelles, à la beauté, à l’accident de voiture, à la paix de la forêt engloutie, à l’émoi des plages estivales désertes, à l’élégance des cimetières de voitures, au mystère des parkings à étages, à la poésie des hôtels abandonnés.

"Je crois à la beauté de toutes les femmes, à la traîtrise de leurs imaginations, si proche de mon cœur ; à la jonction de leurs corps désenchantés avec les tubes de chrome enchantés des comptoirs de supermarché ; avec les ombres vacillantes de mon propre ennui ; à leur tiède tolérance pour mes perversions.

"Je crois à la mort pour demain, à l ‘épuisement du temps, à la quête d’un temps nouveau que nous guettons dans le sourire des serveuses d’autoroute, dans le reflet mourrant des écrans de T.V. qu’on éteint, dans les yeux las des aiguilleurs du ciel au milieu d’aéroports hors saison.

«Je crois aux femmes adolescentes, à leur corruption par les poses mêmes de leur jambe, à la pureté de leur corps débraillé, aux traces inquiétantes laissées par leurs parties génitales dans les salles de bain de motels miteux ouverts pour les liaisons de Margaret Tatcher et de son jeune amant argentin.

«Je crois à la douceur du bistouri, à la géométrie sans limite de l’écran de cinéma, à l’univers caché dans les supermarchés, à la solitude du soleil, à la volubilité des planètes, à nos redites perpétuelles, à l’inexistence de l’univers et l’ennui de l’atome.

«Je crois à la lueur timide jetée par les magnétoscopes dans les vitrines des grands magasins, aux intuitions messianiques des calandres d’automobiles dans les halls d’exposition, à l’élégance des taches d’huile sur les nacelles de réacteurs de 747 parqués sur les pistes d’aéroport.

«Je crois aux odeurs corporelles de la princesse Di.»

Sunday, 5 April 2009

Oriol Maspons, Gauche Divine, 1965-1978




Le printemps naissant ayant rendu l’ensemble de Discipline in Disorder un brin lazy, il fallait quelque chose pour se relancer en beauté ET en douceur. Oriol Maspons est notre homme. Complètement ignoré en France, tout comme la quasi totalité des photographes espagnols (à l’exception récente du bel abimé Alberto Garcia-Alix, dont on reparlera à l’occasion, et au détriment de ce génie foudroyé trop tôt qu’était Juantxu Rodriguez, dont je me promets de vous faire l’éloge dans les semaines qui viennent), Maspons a fait une grande partie de sa carrière comme photographe de presse. Il s’est fait remarquer à 30 ans en 1958 avec un livre qui s’appelait « Toreo de salon », où l‘on pouvait voir sur une page des toréadors légendaires poser en tenue dans leur intérieur, et sur l’autre des gosses du barrio se prenant pour Chamaco enchaîner les passes dans les ruelles sordos du Poble Sec de Barcelone, avec en guise de taureaux des charrettes poussées par des olvidados de 8 ans.
Après quoi, Maspons entra à la Graceta Illustrada où il rencontrera Xavier Miserachs, photographe à l’approche plus documentaire, et Colita, plus influencée quant à elle par la grande photo de mode. Poussé par une saine émulation, écartelé entre ces deux tendances, Maspons affirma à partir de là un style davantage construit, presque ironique, avec une touche pop affirmée, qui en fit instantanément un William Klein catalan. Par affinitées électives, ces trois là devinrent naturellement les chroniqueurs de la « Gauche Divine ».
Qué es la « Gauche Divine » (sinon le titre d’un livre, à relire, de Baudrillard) ? Un des mouvements les plus informels qui soit. Une intelligentsia barcelonaise, bien née (« hijos de papà » comme ils disent là-bas, quand ils veulent les railler) constituée d’écrivains (Juan Marsé, Rosa Regas, Terenci et Anna Moix, Carlos Barral), de mannequins (Elsa Peretti), d’artistes (Ricardo Boffill, Serrat), de cinéastes (l’Ecole de Barcelone emmenée par Joaquin Jorda et Vicente Aranda) et de fêtards, à laquelle se sont vite agrégées quelques émigrés latino américains (Gabriel Garcia Marquez, Mario Vargas Llosa: c'est pas rien) et des soutiens cosmopolites.
Dès le mitant des années 60, cette coterie chic était à la fois pleine d’insouciance et de désarroi. Elle n’en finissait plus de compter les heures qui la séparerait du jour où cette vieille carne fasciste de Franco crèverait la bouche ouverte. La "Gauche Divine" (expression forgée directement en français pour faire plus snob, plus nouvelle vague, par le journaliste Juan de Segarra) rencontra le néo-Marxisme tard dans la nuit au Bocaccio ou à la Cova Del Drac, les deux boites incontournables du Barcelone de l’époque, donnant à la conscience de gauche d'inattendus contours sensuels. De villégiatures cools à Cadaqués – où ils croisèrent la route des premiers hippies- en pèlerinages respectueux chez Dali à Port Lligat, dans les ruelles du early Ibiza comme sur les plages de l’Ampordan, lls s’opposèrent à la chape de plomb franciste à coups de fêtes torrides et déshabillées.
Ils firent bande à part, agitèrent, mobilisèrent un peu, fondant même quelques éphémères organisations clandestines, publièrent poèmes, disques, films et manifestes... mais firent surtout beaucoup parler d'eux en vivant au nez et à la barbe de Franco une existence hédoniste férocement outrageante ("Droit Divin" vs. "Gauche Divine", et divine car montrant son cul à l’église catholique espagnole, vieux soutien indéfectible de Franco - ce qui explique par ailleurs pourquoi les mouvements anti-fascistes ibériques empruntent systématiquement un terrain blasphématoire), menant une vie idéalisée, décalquée sur les créations de Paco Rabanne, les comics Pop façon Pravda la survireuse, les films de Bunuel –interdits là-bas,mais qu'ils allaient voir à Perpigan-, et globalement sur tout ce qui de près de loin pouvait concerner le psychédélisme, la liberté individuelle et l’affront. La Movida, 10 ans avant. Avec un parfum de noctambulisme néo-Sagan bien effondré. Remplacez Divine par Caviar, et vous obtiendrez.....
La Gauche Divine n’aura pas la patience d’attendre la mort de Franco (en 75) pour se disloquer. Elle s’évanouira dans la nature aux premières heures de 1970, prise tout à la fois dans ses contradictions, sa trop grande désinvolture, trop d’insomnie, trop de champagne aussi, et quelques œuvres à faire en solitaire. Restent au final les photos de Xavier Miserachs et de Colita, et surtout surtout celles, toujours un peu sardoniques, d’Oriol Maspons, disponibles entre autres dans la démocratique collection PhotoBolsillo, sorte d'équivalent espagnol en mieux de nos vieux Photopoches.

Oriol Maspons, Xavier Miserachs, Colita, Gauche Divine, Iveco Pegaso, 2001

Oriol Maspons, PhotoBolsillo 33, La Fabrica, 2001

Sway : A Novel – Zachary Lazar – Little, Brown, 2008


Anger, Manson, Jagger. Ça sonne comme la bande-annonce du Eyes Wide Shut de Kubrick, l’alignement mélodramatique de trois noms mythiques – Kenneth Anger le cinéaste luciférien proto-psychédélique, Charles Manson le gourou démoniaque, Mick Jagger la pop star attirée par le diable. Et ça laisse craindre l’un de ces mauvais livres d’époque, tout en name-dropping et en anachronismes, pâtisserie étouffante enrobée d’occultisme pop, parce qu’un peu de satanisme sixties attire toujours le lecteur. Sauf que cette affiche un peu trop facile est en réalité un leurre : pour nouer les fils des trois histoires qu’il raconte – le voyage improbable des Rolling Stones des taudis de Londres à Altamont, les années d’apprentissage et d’apogée créatrice du cinéaste de Scorpio Rising, la montée de la folie paranoïaque de la Famille Manson – Zachary Lazar préfère se focaliser sur les figures oubliées de ces récits cent fois fantasmés : Brian Jones, le leader diaphane des Stones qui s’est fait voler son groupe ; Bobby Beausoleil, héros égaré du Lucifer Rising perdu d’Anger, et meurtrier lamentable de la première victime du gang de Manson ; et enfin, l’œuvre cinématographique de Kenneth Anger, ces fééries ésotériques que son statut de note de bas de page sulfureuse dans la biographie de Keith Richards ou de Jimmy Page – et de première commère d’Hollywood grâce de son best-seller langue de pute Hollywood Babylon – a fini par éclipser.

Sway tisse ainsi son histoire, d’un personnage à l’autre, de 1928 à 1969 (en terminant sur un flash-forward vingt ans après, conversation londonienne entre Anita Pallenberg et Kenneth Anger), en se concentrant sur ces moments d’intimité où s’est joué leur destin, qu’il entremêle de quelques moments forts de leur vie publique (les concerts de Hyde Park et Altamont) et d’évocations de l’Invocation of My Demon Brother, le court-métrage d’Anger de 1969 où les trois histoires s’entrecroisent, puisqu’on y retrouvait Bobby Beausoleil, Mick Jagger et Keith Richards. La réussite du livre tient dans son parti-pris réaliste : les personnages ne sont pas des figures mythologiques (comme l’étaient les Stones dans le Rose Poussière de Schuhl, par exemple), ils sont décrits à hauteur d’homme, et sans mystère. Ou plus exactement, sans mystère excessif, car, pour sa fiction, Zachary Lazar a su résister à la tentation facile de l’ésotérisme de bazar. Pas d’apparition de Satan, pas d’invocations magiques, pas de malédiction ; juste des coïncidences de date, des rencontres et des conversations ; mais suffisamment pour laisser l’esprit vagabonder, et imaginer quelque chose d’autre.

« We weren’t thinking, most of the time you knew us, dit Anita Pallenberg à Kenneth Anger, à la fin du livre. You never really understood that, how little thinking we were doing. » Et le cinéaste lui répond : « I thought you were beyond thinking. I thought you were interesting to watch. » Intéressants à regarder, et intéressants à lire. Sway ne montre pas autre chose.

They are pressed up against each other, front to front, and each of them has a hand buried deep in the warmth between the other’s leg.
Then Mick’s hand slackens and stills. His mouth is open and his eyes stare at Brian without recognition. They’re still holding each other in their hands.
There is a moment before the shame has time to register, and Brian closes his eyes, opting to continue, but Mick takes his hand away and turns on his side, rolling over toward Keith on the other side of the bed. It occurs to Brian then that he has been deceived, that Mick has been awake this whole time, and now he is awake himself, unable to move.

Sunday, 29 March 2009

Serge July, Dis maman, c'est quoi l'avant-guerre? 1977-1979



La patronne (comme on le surnommait au service ciné… même s’il est difficile de faire plus hétéro que S.J.) Pendant les sept ans où il fut mon rédac chef à Libé, on ne s’est parlé qu’une fois, brièvement, lors d’un déjeuner à Cannes. Je m’étais tâché la minute avant avec une brochette de poisson arrosée d’huile d’olive, et j’ai passé une partie de la conversation, très sympa au demeurant, à m'enrouler dans une feuille de palmier géante tout en m’aspergeant de sel - c’est ce qu’il y a de mieux pour boire les tâches de gras, ça vaut aussi pour le vin - pour l'avancement, en revanche... Anyhow, un mois après, S.J. négociait la survie de Libé contre son départ, et on a pu assister devant l'annonce de ce mauvais deal à un mélange d’émotion vive et de sentiments confus dans la vis du journal : une partie de la rédaction, la plus jeune souvent, ne savait plus trop quoi penser de July, l’image du grand patron de presse, médiatique mangeur de « caouettes », nous faisait vaguement chier, et l’édito sur le référendum européen avait fini de déterrer la hache de guerre. Les plus anciens, eux, accusaient le coup. Ils se souvenaient que dans une précédente vie, Serge July avait été journaliste.
En juillet 2006, deux mois avaient passé depuis ce départ, j’ai trouvé ce livre de poche dans un puce du sud de la France. Une guerre subite venait de s'abattre sur le Liban, mon billet pour Beyrouth prenait la poussière, obsolète. Impuissant, je regardais Euronews en boucle, et, back to the future, le titre de cette compilation d’article écrits entre 1977 et 1979, semblait tout à coup me parler sans détour de cet été violent. J’étais dans un de ces moments où, maman, on ne voit plus du tout à quoi ça pouvait bien ressembler, « l’avant ». Ce truc, je l’aurais acheté de toute façon (un livre introuvable ne se refuse pas) mais il n’est pas dit que je l’aurais commencé dans l’après-midi. Là, chaque jour de ce mois de juillet de saccage, pour tenir, pour ne pas devenir fou, j’ai replongé dans cette façon Libé de faire du journalisme qui était alors sans équivalent dans la presse quotidienne en France (le gonzo + l’engagement, pour aller très très vite), et qui, parce qu’elle s’étalait sur trois années très très chargées en mutations historiques (le passage aux années 80 s’est joué là, entre 1976 et 1979) traversait une suite de faits qui constitue aujourd’hui, 30 ans après, un imaginaire : Mesrine, assassinat de Pierre Goldman, Bazooka fout la merde (à Libé, à Actuel, à Métal, partout : punks), la RAF, L’IRA, mais aussi l’IRAN (le papier le plus craignos à relire aujourd’hui, puisqu’on sait qu’il n’y avait vraiment pas de quoi se réjouir de la révolution islamistes), Khomeiny, Carter, Giscard, le Palace, Apocalypse Now, Lauren Bacall sur le plateau d’Apostrophe (« Quand tu as besoin de moi, siffle »), l'exécution d’Aldo Moro, le suicide de Robert Boulin, tout se mélange - plaisir. Tout ça écrit à vif, au jour le jour, dans la vitesse du quotidien (qui, j’en reste persuadé, constitue la dope la plus puissante et la plus additive qui soit).
L’histoire, ce n’est pas que ses articles étaient bons, mais bel et bien qu’ils aient autorisé tout un journal à se lâcher totalement. En retour, la façon dont le journal collectivement s’écrivait l’obligeait lui, le redac chef’, à tenir cette rythmique puissante, forcément puisante. Surprise, en 2006 tout ça avait incroyablement passé la rampe du quotidien et celle, plus ingrate, du temps – cela due en partie à cette tension nerveuse farouche, cette urgence comparable au type de décharge immédiate qui ressort, pour prendre un exemple d'époque, d’un titre comme Damaged goods de Gang of Four.
July, on lui en sera grès, n’a jamais essayé de jouer au punk. Il n’a d’ailleurs, je crois, jamais compris grand chose à la musique (c’est du reste un bon cinéphile et un amateur de polar éclairé), mais il a décidé, au moment même où l’extrême gauche vivait un impasse, à Libé comme ailleurs, d’ouvrir le journal à Pacadis, Bayon, aux Bazooka, c’est à dire à des anti babas (le lectorat naturel du Libération première mouture) qui tenaient le laboratoire de l’époque : en goût, en style de vie, en mode graphique comme en écriture. La leçon, si leçon il doit y avoir, est là.
Aussi je tiens ce livre, où il n’est jamais question de musique, comme un livre sur le punk et l’after punk. Il est venu se ranger naturellement, entre Novövision et Mémoires d’un jeune homme chic. Après tout, le bon Dr Thompson n’a jamais rien écrit lui non plus sur la musique et vous le rangez bien aux cotés de Lester Bangs. Vous doutez ? Vous croyez que je m’apitoie, que je vieillis, que le culte du chef me foudroie bien tard ? Mais alors, comme écrivait Daney au moment du suicide d’Althusser «On s’est choisi des maîtres et on s’est débrouillé de les choisir faibles». Disons, pour aller vite, que je garde juste en mémoire à quel point Libé a quand même été un journal, ou une utopie de journal, comme il n’en arrivera sans doute jamais plus. La patronne fout la merde ? Alors enchaîne.

«On écrit pour freiner les dérapages de la pensée. On écrit pour calmer une bouffée de haine, une envie de tuer. On écrit pour essayer de s’y retrouver dans la béance qu’ouvre invariablement la mort lorsqu’elle se produit à vos cotés. On écrit parce que l’effroi du non-sens fait comme un caillot dans la gorge, et qu’on le sent remonter dans le cerveau. On écrit pour retenir le temps qui d’un seul coup vient de prendre une sérieuse avance. Hier, 20 septembre 1979, Pierre Goldman a été assassiné par un groupe « Honneur de la police»".

Serge July, Dis maman, c’est quoi l’avant-guerre ?, Alain Moreau, 1980.

Sunday, 22 March 2009

Jeremie Atlab, L'Homme sans profondeur-Eloge, 20?








(Chronique m'ayant ete envoyee par F.B.)


Essai, divagations, pensées… comment qualifier cet ouvrage. Nous en croisons de tels tous les jours sans le savoir. Ils nous croisent dans la rue, et nous ignorent tout autant que nous les ignorons. Ils guettent, tapis dans l’ombre des circonvolutions cérébrales, attendant un hypothétique moment favorable, un Kairos incertain.
Visiblement, Jérémie A. n’aime ni ceux qui savent et le font savoir, ni ceux qui cherchent la lumière en pensant la trouver dans l’obscur. Il croit que tout est là sous nos yeux, à condition de les laisser ouverts, au delà des mots, opaques paupières nécessaires. Partisan d’une superficie sensible qui se plisse et se ride au moindre des mouvements qui la contraignent. Il y a dans sa vision des choses quelque chose d’organique, d’inscrit dans l’expérience du corps, dans son anatomie même. Ainsi cette idée que nous ne connaîtrions le monde qu’à travers la mort qui nous le rend supportable, la mort qui enveloppe notre peau de cette minuscule couche cornée que nous oublions et qui amortit le contact avec l’extérieur. C’est un drôle de partisan de l’extrême que nous rencontrons au fil des pages. L’extrême Centre. Pas un centre de moyenne, mais un centre qui retrouve l’étymologie d’une médiocrité revendiquée : le juste équilibre, qui n’est pas au milieu de deux pires, mais une autre voie interdisant les deux autres. Embarqués dans le même monde, vers un avenir commun, il n’est plus possible de rêver passer par dessus bord les passagers indésirables qui dans un univers devenu bouteille de Klein, fait retomber ces intrus dans le bateau même alors qu’on les pensait à la mer. La pensée écologique, la pensée de ce qui relie, est sans doute le fil invisible qui relie des chapitres aussi divers et désappareillés que « de l’importance du vide pour le mouvement », ou « pourquoi les hommes se battent-ils pour construire ce qu’ils ont déjà : leur autonomie ? » en passant par « l’invention du mérite comme justification du crime »…. Un extrait, au tout début de l’ouvrage :

« L’homme le plus profond ne pourra guère aller bien loin. Songeons qu’un mètre de profondeur, ça représente un tour de taille de 3,14116 m, ce qui suppose un individu qui, loin d’avoir des pensées profondes, devrait plutôt se préoccuper de son poids et de sa santé. Ce n’est donc pas en soi-même que l’on pourra trouver du profond. Quant à l’extérieur… Nous ne sommes pas fait pour supporter les tonnes de pression des grandes profondeurs marines, pas plus que pour survivre à l’anorexie des 80000 mètres d’altitude. Les explorateurs de ces extrêmes ont besoin de courage – et de prothèses adaptées à leurs ambitions – certainement pas de profondeur. Nous sommes faits pour penser à peine plus haut que les pâquerettes. Ce qui n’empêche absolument pas de songer aux mystères des abysses, ni de contempler rêveusement les sommets enneigés. Ce qui entraîne une nostalgie pascalienne emprunte de modestie… et des chances de nous rendre plus humains, plus proches les uns des autres, plutôt que profondément supérieurs… Il y a déjà bien à faire à la surface du monde pour ne pas le perforer de partout, le creuser avec un acharnement qui ne creuse que la tombe dans laquelle nous nous retrouverons au bout du compte. Caressons le monde, arrêtons de le défoncer bestialement !... »

lisez-le dès que je l’aurai écrit…

Jeremie Atlab, L'Homme Sans Profondeur-Eloge, Editions de l'Absence.

Saturday, 21 March 2009

Var., African American Vernacular Photography, 2005


juste un petit mot en passant, reaction rapide (parfois il en faut) au livre de photos "betes et mechantes" poste par P.A. ci-dessous... Bouquin achete chez un soldeur ce matin, par hasard. Dans la categorie "beaux livres" que je n'explore que rarement, c'etait celui la ou l'impayable (et deja rare-on en reparle) Dans les Secrets de La Police... Peu ou pas de texte ici, Pas de legende explicative, que des portraits, solitaires ou de groupes. Ce qu'est etre noir aux Etats-Unis entre la fin de l'esclavagisme et les annees 30: la pauvrete, la mort, l'emancipation, des nouveaux canons de beaute et une nouvelle classe sociale, du coton au beton, le blues des champs et le blues du ghetto... Cette belle douleur (sans condescendance/mauvaise conscience ni miserabilisme de blanc-bec) on la connait en musique, un peu en livres... On la sait dure a cadrer, a evoquer sans cliches (excuser les jeux de mots). D'une belle neutralite, cette petite collection laisse parler les regards qui ont tant a dire.

African American Vernacular Photography, Selections From the Daniel Cowin Collection, ICP/STEIDL, 2005.

Friday, 20 March 2009

Taroop & Glabel, Aucune photo ne peut rendre la beauté de ce décor, 2003


Un livre hyper con, sans doute méchant, mais je n’en connais pas de plus drôle - celui-là, il faudra employer la menace pour me l'arracher des mains. Les auteurs sont surement deux artistes contemporains, avec ce que le terme sous-entend d’ironie obligatoire. Ils ont découpé au ciseau et collecté pendant un temps donné des photos légendées dans la P.Q.R. La quoi ? La Presse Quotidienne Régionale, dont les journalistes sont un peu les soldats du feu de l’information. Des gens qui ont pour mission impossible de remplir une ou deux pages chaque jour sur des bleds où il se passe un truc tout les 1000 ans. Pour qui connaît d'expérience le manque de désir qui hante le 3/4 des textes de la grande presse nationale (supposée heuu... noble), ces 125 perles sublimes ne sont jamais que l’exagération lénifiante de notre grand tout-à-l'égout spectaculaire.
Aucune photo ne peut rendre la beauté d’un hôtel des impôts rénové, d’un Bricorama flambant neuf, d’un loto de Noël disputé. Vous aimeriez, vous, avoir à écrire au retour du déjeuner deux feuillets inspirés sur l’inauguration d’une maison de retraite, d’un parking, ou sur une empoignade sportive entre deux clubs boulistes? Et avec ça, pondre une légende sentie sous une photo mal cadrée, mal éclairée, prise au pire moment. C’est forcément gratuit, moqueur et sans doute théoriquement intéressant (pour qui s’intéresse au vide, au désert culturel rural, au nul et peut-être encore plus pour moi qui n’ai jamais rien capté à la France et qui feuillette ce truc comme on regarde un atlas). Mais il faut juste avouer qu’avec tous les efforts du monde, aucun Houellebecq assermenté n’aura jamais le génie comique du pigiste anonyme qui, sous une photo de trois couples de vieux valsant dans un bal à demi vide, aura trouvé judicieux de faire remarquer que les participants avaient eu le loisir ce jour-là d’étrenner le nouveau parquet.

Taroop & Glabel, Aucune photo ne peut rendre la beauté de ce décor, Semiose éditions, 2003

Tuesday, 17 March 2009

Fabrice Villard, Le Carnet, 2008

(Cette Chronique m'a ete envoyee par M.F.B., lectrice assidue et aussi ma maman.)

L'auteur en a un dans sa poche en permanence, c'est sûr et il note tout ce qui lui passe à portée d'oreille et de vue,principalement le cocasse, l'incongru, le bizarre, le simple aussi, mais décortiqué de telle façonqu'il nous transporte dans un autre univers. Fabrice Villard, l'auteur nous invite en effet dans son univers loufoque et pourtant il est extrèmement rigoureux quant au maniement de la langue.


Celle-là, il la triture, la tord, la contorsionne, en extrait tout le jus possible, la soumet, la séduit, la consomme en poursuit tous les recoins jusqu'à la dernière lettre, jusqu'à extinction de voix.

Car il faut le dire, l'auteur aime dire ses textes en public et quand on le lit, ça s'entend, ce n'est pas pour rien qu'il est aussi musicien: assonances, douceurs, claquements, grondements, tout concorde pour asseoir personnages et situation dans la plus parfaite congruence.
Son ressort comique principal est la répétition, la répétition toute bête à laquelle le petit rajout, le petit truc de plus modifie d'un coup la vision qu'on croyait assurée. Il adore ça: vous emmener, vous asseoir, vous cajoler et puis vous lâcher au bord du vide ou vous retourner, bref, vous priver de toute certitude.

C'est un poète qui ne se prend pas pour, il se prend plutôt les pieds dans le tapis et ça le fait rire.
Son amour des mots, son envie de jouer avec la langue est plus fort que tout, au fond, il s'équilibre de ça, de ce jeu
où perdant sans cesse son appui, il ne peut qu'aller de l'avant et se rattraper comme il peut. Probable cascadeur refoulé.

Dommage qu'on ne trouve pas encore cet ouvrage très facilement, mais il vaut le coup, à lire à haute voix, sans modération. Un extrait:

"j'ai oublié
j'ai oublié la suite
mais
je n'ai pas oublié
le début
je n'ai pas oublié le début de mon texte
au début de mon texte
alors au début de mon texte
j'ai un petit sac
alors c'est un petit sac marron
sa-que marron
alors c'est un petit sa-que marron vous vous souvenez
en toile épaisse
avec une bride mais pas de poignée
une sorte de besace
qui présente deux caractéristiques remarquables
d'abord un système de fermeture
en trompe l'oeil
faussement factice
parce qu'en fait c'est un vrai système de fermeture
mais pas pratique du tout"........

On finit par être hypnotisé et on entre doucement dans un hors-sens étrange, alors que pourtant,il n'y a que du desciptif et du familier. M.F.B.

Fabrice Villard, Le Carnet, Editions de la Fenetre, 2008.








Monday, 16 March 2009

Anna Kavan, Asylum piece, 1940

A l’origine, la photo d’une femme au visage serein, souriant…
Derrière laquelle se cache un monde asilaire, une femme glaciaire, lointaine, un écrivain hors du commun.
Plus encore que celle de Jean Rhys, la vie d’Anna Kavan (aka Helen Ferguson – marquée par la lecture de Kafka, elle choisira le patronyme de Kavan) fut une longue dérive faite de solitude et d’états limites; une suite de suicides manqués, d’internements, de fuites désespérées à travers le monde (Birmanie, Nouvelle-Zélande, Scandinavie, Afrique du Sud…), autant de voyages rattrapés par l’héroïne, qui finissait toujours par l’emprisonner dans ses serres. Le monde blanc qui habite son œuvre en est l’écho permanent. On n’appelle pas impunément un de ses romans Neige…

Transcription lancinante de la folie, du rêve, des « machines dans la tête », Asylum piece (1940) est la fiction anamorphosée de l’inconscient d’un écrivain, qui passa sa vie à lutter contre l’anéantissement. Décomposé en petites « scènes » visionnaires, ce court texte précurseur retrace l’expérience psychédélique de longs séjours en hôpitaux psychiatriques... Où des êtres humains, perdus dans les dédales de leur délire, enlisés dans un tissu d’irréalité, essaient en vain de communiquer avec d’autres - qui ne pourront jamais leur répondre. Cette lutte avec le monde réel raconte des pays de fiction et des villes indéfinissables. Tel un Redon écrivain, un De Chirico liquide, une Delvaux hypodermique...

Elle disait : Mon âme en Chine… Et la métaphore traduisait son état de défonce sous la forme d’un espace-temps inconnu… un territoire halluciné, reculé; échappée belle pour celle qui, se sentait coupable d’être là. La fin viendra un jour de décembre 1968, sa fidèle seringue chargée d’héroïne- son « Bazooka » comme elle se plaisait à la nommer- posée à côte de son lit… Elle venait d’avoir 67 ans.
Ici s’achevait l’errance d’un être pas tout à fait humain, une étrangère au monde comme à elle-même, et qui disait n’avoir « Ni corps, ni identité »… Huit jours avant sa mort, elle terminait une lettre adressée à l’écrivain de science-fiction Brian Aldiss, par ces mots :
« Excusez le caractère désordonné de ce billet. Je ne me sens pas vraiment humaine, en ce moment ».
Nous non plus, à vrai dire...



« J’avais un ami, un amant. Ou l’ai-je rêvé ? Tant de rêves m’assaillent désormais que je peux à peine distinguer le vrai du faux : des rêves comme de la lumière emprisonnée dans de brillantes cavernes minérales, des rêves lourds, brûlants, des rêves de l’air glaciaire, des rêves comme des machines dans la tête. Je suis allongée entre le mur nu et le remède amer qui forme un dépôt dans le verre nain, et je m’efforce de me souvenir de mon rêve.
Je me vois en train de marcher la main dans la main avec quelqu’un d’autre, un être humain dont le cœur et l’esprit ont poussé dans mon cœur et mon esprit. Nous nous promenions ensemble sur beaucoup de routes dans la clarté du soleil (…). Il y avait entre nous une compréhension sans réserve et une paix indestructible. Moi qui avais été solitaire et inaccomplie, j’étais alors exaucée. Nos pensées couraient ensemble comme des lévriers, avec la même rapidité. A l’égal d’une musique, nos pensées étaient la perfection même. »


Anna Kavan, Une représentation à l’asile, Christian Bourgois, 1983.

Claude Olivenstein, L'homme Parano, 1992.


J'ai écris un premier truc au début du blog et après,je me suis senti un peu complexé devant la qualité des compte-rendu qui ont suivi.Je ne suis pas critique littéraire,j'ai du mal à écrire,je fais des fautes d'orthographe et écrire sur un livre m'est presque aussi difficile que de le faire sur la musique.Je suis plus oral qu'écrit.
Mais après tout,je ne suis pas Bernard Pivot mais Gilbert Cohen et quand j'ai montré le blog à Mr Oizo,il m'a dit qu'on avait rien compris et qu'un blog,ça devait être forcément mauvais.Dans ce cas...
Un livre,on l'apprecie quand ça fait echo à quelque chose de profond en nous...Chez un bouquiniste,metro Jourdain,un livre m'a fait ostensiblement de l'oeil:"L'homme parano" du professeur Olivenstein,décédé aujourd'hui et qui fut celui qui poussa fort pour que la methadone soit fournie aux junkies, et un grand specialiste du sevrage.
Depuis le temps que mes amis me disent que je suis parano;enfin un livre qui allait cliniquement m'éclairer.Et je ne fus pas déçu,au contraire:ça fait du bien de savoir ce qui parfois nous fait réagir étrangement,parfois à la limite du délire,du vrai...
Eh oui,selon le prof,et selon moi,je suis complètement pararoniaque.Un parano est un hypersensible hyper-interpretatif.On cherche un sens à tout,sur tout,surtout dans ce que nous disent les autres.Plus ils sont proches,plus on cherche du sens.Plus ils nous aiment,plus on trouve ça suspect,bref,ç'est vraiment chiant!Ca vient contrecarrer la vision qu'on a de soi et des autres.Vision qui prend sa source dans les traumatismes de l'enfance.Ah maman,merci!!!
Si tu oscilles entre des moments de grande euphorie et de désespoir le plus noir en 2 jours,ce livre est pour toi.Si tu penses savoir parfaitement décoder la personne qui t'aime(ou qui le pretend,comme dirait le bon parano que je suis)ce livre est pour toi.A travers différents chapitres assez courts(la drogue,la depression,l'amour...)une plongée au coeur de la parano.Le style n'est pas du tout technique,comme on pourrait s'y attendre de la part d'un psychiatre d'une telle trempe.Certes il y a parfois quelques clichés(Hitler et Staline,ces grands paranos bla bla bla)Mais dans l'ensemble,de l'eau a été apporté à mon moulin.Heureusement,il ne dit pas comment s'en sortir...ça ç'est le bouquin que je prepare"La parano:comment s'en sortir",écrit en collaboration avec toute ma famille,à paraitre en 2030 aux Editions de l'Espoir...

"Un évènement peut être banal en soi;vécu dans la démesure,il se transforme en autre chose que ce qu'il est.C'est la démesure qui donne le sens,non l'évènement lui même.Sur le coup,l'évènement peut être contrôlé,et enfoui.Après un temps d'incubation,un petit déclic,un presque rien,peut réveiller à une virulence extraordinaire,qui va se developper en système d'auto-punition,lequel,à son tour,peut amener à un passage à l'acte démesuré,incongru,apparemment immotivé"


Friday, 13 March 2009

Rudolph Wurlitzer, The Drop Edge of Yonder, 2008

On avouera notre ignorance de la litterature western. On peut soupconner qu'elle se limite, contrairement au roman noir, a de la pulp fiction bon marche, surannee, seulement si affinites. Bien sur, certains ecrivent dans l'ouest (McCarthy), mais la, c'est un truc un peu different. The Drop Edge of Yonder est bien un western, plus que beaucoup d'autres en tout cas, mais bien loin de Buck Rogers...
On pourra pour une fois jouer aux jeu des associations, parce que c'est, ici, une bonne a introduction a un bouquin impressionant. Alors:

le Keoma de Castellari
+
Celine (vernaculaire)
+
Conrad d' Au Coeur des Tenebres
+
La Conjuration des Imbeciles
+
The Proposition, western australien ecrit par Nick Cave.
+
Patti Smith, Burroughs et Dennis Cooper sont fans declares de Wurlitzer

...pourrait etre une formule. Il en existe des centaines d'autres puisque Wurlitzer ne vous fait pas prisonnier. The Drop Edge of Yonder est un livre violent (mais pas spaghetti), drole, sale, mystique, realiste fantastique,un beau bordel... C'est surtout une grande histoire d'amour entre un outlaw et une pute (ce sont les plus belles, comme il se doit). Si le livre peut derouter dans ses premiers pas (confus, hache, sauts de pages et de puces), c'est juste un rhythme a prendre. Le vrai cadeau, outre le rappel en ces triste temps de la verite de l'amour fou, c'est la langue de Wurlitzer, langue de putes, de bandits, d'indiens, mexicains, de marins et de prisonniers, la conquete de l'or par son argot:

"Gold? This coon has picked up more oro and Sonoma lightning than you can shake a stick at. Made and lost more than one fortune. Even place gold nuggets on the dead eyes of a mexican girl gut-shot in Sonora fer' givin a poke to the wrong customer at the wrong time. Gold was my music, my fiddle and my piana, all seranadin' the clink of pick axes and the grind of shovels, washin' pans and rockers-all shakin' for pay dirt. (...)Yes sir, I've been on the Feather and South Fork and down to the Agua Fria, went bust on the Mariposa, struck pay dirt on Sullivan's Creek, bought me a saloon and lost it the next week in Placerville, struck a fat vein north of Virgina City and was robed down to my boots by my partner; took me a year before I nail his scalp to the church door in Sutterville. Spent very haul faster'n made it. Call it what you want: trailing for salvation, or any damn thing.





Rudolph Wurlitzer, The Drop Edge of Yonder, Two Dollar Radio.



Louise Brooks, Loulou à Hollywood (mémoires), 1974-1982
























Jolie fille, livre mince – nous n'aurons de pitié pour aucun préjugé facile…
Louise Brooks écrivait. Et bien entendu ça ne pouvait être que faible, puisqu’elle était belle. D'une beauté vénéneuse, actrice mais encore, scandale ambulant mais encore, moderne et américaine, fille du jazz et de l'Hollywood Babylone, corps libre et esprit moqueur, elle embrasa toutes les années 20, choquant jusqu'au Berlin des années de décadence qui s'effraya de Loulou et la traita en putain... On ne vit qu'une fois.
En 1974, trois décennies et demie après avoir quitté le cinéma, consciente d’y avoir échoué comme de n'y avoir jamais trouvé sa place, elle délivra à Sight & Sound et Film Culture (équivalents anglo-saxons des Cahiers du cinéma, rien que ça) une suite d’articles cassants qui aujourd'hui font, bon grès mal grès, autobiographie. Ces «Mémoires» sont ce qu’on peut trouver de plus lucide, de plus méchant (mais sans l’amertume minable de ceux qui écrivent pour régler leur compte), de plus métallique sur le statut de star dans l’empire hollywoodien naissant.
Ecriture impitoyable (sur la folie Hollywood quand elle vous broie) - et affolante, aussi : chaque article livrant sa description minutieuse de dix années de parties dans des piscines de vrai marbre, où le champagnes coulait à flots sur des robes se décolletant enfin, la lost generation éperdue à coups de fêtes embouties les unes après les autres. Tout ça raconté par celle qui en était le centre d’attraction sensoriel, mais qui pouvait revendiquer au milieu de l’orgie le droit à la solitude. Ne serait-ce que pour aller dévorer des livres : «Je suis l’idiote la plus érudite du monde ».
Pas facile d'être une Fitzgerald au féminin, et elle s'était en conséquence trouvée pour seule amie intime Pipi Lederer, la plus grande lesbienne d’Hollywood - en 1925, aux connards que cette amitié catastrophait, Louise B. répondait que rien là ne faisait problème, qu'elle voyait chez Pipi "une forme d'amour totalement naturelle".
Mais le pire, c’est que la meilleure actrice du muet écrivait comme un punk tout en se payant le luxe d’avoir les goûts les plus sur en matière de cinéma - l’article qu’elle consacra à Humphrey Bogart, cet homme qui manqua plusieurs fois d’être son amant, est un sommet d’intelligence critique, un exemple d’analyse de jeu. Toute résistance, s'il y en avait encore, tombe quand, en dernier éclat iconoclaste, elle y désigne le sous estimé In a lonely place (le Violent, de Nicholas Ray) comme meilleur rôle que Bogart ait jamais interprété – ce choix résolument snob, elle le partage avec le Colonel Gatitox, et avec moi aussi.

Que cette fille ne soit plus en vie pour écrire dans Discipline in Disorder et faire après la fête avec nous (si vous saviez comment elle dansait…) est une des grandes injustices de notre époque pourrie.


(La preuve par trois….)

«Quand j’ai quitté Hollywood pour toujours en 1940, je pensais que m’en éloigner me guérirait automatiquement de cette maladie pestilentielle plaisamment surnommée là-bas l’ »Hollywoodite ». Je me suis d’abord retirée à Wichita, chez mon père, mais j’ai découvert sur place que mes concitoyens ne savaient vraiment pas s’ils me méprisaient d’avoir réussi, après m‘être sauvé, ou bien de revenir parmi eux après mon échec. Trois ans plus tard, je me suis installée à New York où je m’aperçus que la seule carrière rémunératrice à laquelle pouvait prétendre une actrice ratée de trente-six ans était celle de la galanterie. Alors j’ai fait une croix sur mon passée, refusé de voir les quelques amis de cinéma qui me restaient et me suis mise à flirter avec des mirages engendrés par des petits flacons de somnifères jaunes.»

"J’affirme catégoriquement qu’à l’époque de Bogart rien ne ressemblait plus à l’esclavage qu’une carrière de star de cinéma. Il ne décidait seul que sur un point : signer ou non un contrat. Dans l’affirmative, il devenait la proie des cosignataires et des distributeurs de films. S’il ne signait pas, il n’était plus une star.»

«Berlin – capitale tout entière en proie à la sexualité – avait rejeté le réalisme de Loulou. Pourtant en 1929, à l’hôtel Eden où j’étais descendu, le café-bar fourmillait de grues de haut vol. Les filles moins huppées racolaient sur le trottoir. Au carrefour, on trouvait des tapineuses en bottes à lacets – enseigne discrète de leur spécialité : la flagellation. Des impresarios s’entremettaient également auprès des cocottes en appartement du quartier de Bavière. Les pronostiqueurs de courses hippiques de Hoppegarten organisaient des partouzes pour les sportmen. A l’Eldorado, une boîte de nuit, les travestis pullulaient. Au Maly, c’étaient des lesbiennes à faux col et cravate.»

Louise Brooks, Loulou à Hollywood, éditions Tallendier, 20O8

Tuesday, 10 March 2009

Richard Matheson, Le Jeune homme, la mort et le temps, 1975


Beau titre, inhabituel-lement poétique pour un roman de science-fiction, mais en 1975 l’immense popularité de Richard Matheson, acquise avec l’Homme qui rétrécit et Je suis une légende, pouvait permettre cet écart-là.

Le jeune homme du titre va sur ses 37 ans (c’est flatteur), mais il est condamné par la médecine (c’est insurmontable). Ceux qui me connaissent savent que j’entretiens une obsession maladive pour le temps qui passe et les âges charnières. J’ai eu 37 ans en juillet dernier. L’heure de me faire la remarque que certains de mes héros ont abdiqué à cet âge-là : Jeffrey Lee Pierce, retourné se saouler chez son père dans l’Utah, Epic Soundtracks, retrouvé dans son appartement de West Hampstead à Londres 12 jours après son trépas, Rainer Werner Fassbinder, overdosé par la surabondance de sa propre productivité. D’autres ont héroïquement attendu d’avoir 37 ans pour prendre un nouveau virage: Nicholas Ray (dont on devrait reparler ici même et sous peu) qui en l’année de cet âge franchit pour la première fois le porche d’un studio d’Hollywood. On ne peut pas dire qu’il y fut très heureux, mais il nous reste les films. C'est déjà ça. 36, 37, 38 ans : zone dangereuse... On la passe, ou pas, on se casse, où ça ? Chez les déjà-morts. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Matheson.

Apprenant qu’il est atteint d’une maladie incurable, Richard Collier (qui vivote comme scénariste à Los Angeles) prend le volant de sa Ford Galaxie bleue marine, longe la route de Long Valley, fait ses adieux à Hidden Hills, dépasse le Hollywood bowls, rate l’embronchement de l’autoroute de Harbor, et se perd jusqu’en bordure de mer, échouant dans un hôtel d’une autre époque. Grand, vide, désuet. Il en est le seul client, sinon le dernier. La bâtisse est toute à lui, et les tennis, et l’océan Pacifique, et le bar... Il déambule à loisir dans ce décor Prince-De-Galles, contemplant l’éternité accrochée aux murs, ces dizaines de photographies scéllant à tout jamais le spectacle d’une granndeur passée, ce temps où la salle de bal du Coronado était un lieu de réception chéri du tout Hollywood. Un visage sur une photo l’intéresse, une actrice oubliée du muet, beau minois, grands yeux. Très vite il ne pourra plus se détourner d’elle, foudroyé d'un amour série B, ne pensant plus qu’à ça: se fondre en elle – littéralement. Restant planté là des jours, fixant la photo jusqu’à s'en provoquer des autohypnoses. Pour tenter de la rejoindre, là-bas en 1896 - où il ne sera plus ce vieux jeune homme en sursis, mais où le temps s’ouvrira entièrement à lui. L’infini a tout d'un coup l'étendue d’une photo sépia.

Sorti en hardcover chez Viking Press en avril 1975, soit en pleine vague Rétro, la réputation de Bid Time Return n’a pas dépassé le cercle des amoureux de SF. Deux ans plus tard, un jeune blanc-bec ambitieux, et plus malin que le vieux Matheson ne l’a jamais été, vendra à Kubrick un roman dont il oubliera de dire à quel point il lui avait été inspiré par la première partie du Jeune homme, la mort et le temps: Shining l’enfant lumière.
Stephen King s’est souvenu du vieil hôtel hanté, du couloir d’infini et des lambeaux d’éternité, des morts qui à partir d'une photographie remontent nous visiter – à moins que ça ne soit nous qui tombions en leur abyme.
Il lui a surtout substitué une violence contemporaine, un Barnum terrifiant à base de psychoses oedipiennes, d’enfant sur roulettes, de coups de hache donnés dans la porte et de regards injectés de sang. Un arsenal paranoïaque si loin du livre de Matheson, qui était plus mélodique, et ne songeait au fonds qu’à une chose: s’intoxiquer à coup de souvenirs, et prendre la fuite. Un film adapté du Matheson sortira en 1981 (Somewhere in time, avec Christopher Reeve et Jane Seymour)… soit un an après Shining. La critique l’a jugé avec mépris, comme on juge un plagiaire. Le cocu de l’histoire.


«Je suis assis dans un fauteuil géant sur la mezzanine dominant le hall d’entrée ; devant moi, il y a un lustre énorme d’où pendent des cascades de lumières voilées de rouge et des colliers de cristal. Le plafond est complexe et richement décoré, avec des lambris sombres brillant comme des miroirs. Il règne un silence presque palpable. Qui s’est assis dans ce fauteuil avant moi ? Combien de gens ont contemplé, à travers ces balustres, le va-et-vient des hommes et des femmes qui entraient et sortaient, qui attendaient ou bavardaient. Dans les années 30, 20, 10.»

Richard Matheson, Le Jeune homme, la mort et le temps, Denoël, Présence du futur, 1977

Wednesday, 4 March 2009

Vuillemin - Frisson de bonheur - Albin Michel 1983


La lecture récente de l'épatant Pinocchio de Winschluss m'a donné envie de me replonger dans les grands classiques de la ligne crade, ce style tout en taches et noirceur qui se répandit dans les pages de Métal Hurlant en même temps qu'y florissait la ligne claire de Chaland et de Joost Swarte.

Le noiraud petit aveugle qui croise à plusieurs reprise le chemin du Pinocchio de Winschluss m'a en effet fait irrésistiblement penser à l'un de ces puceaux transpirants dont Vuillemin aimait à peupler ses planches dans ses premiers albums, comme ce "Frisson de bonheur" millésimé 1983. C'était l'époque où il dessinait pour le Hara-Kiri de Choron, et où il n'avait pas encore trouvé ce style rond de Walt Disney de fosse septique qui est désormais sa marque de fabrique, dans Libération ou pour ses Sales Blagues de L'Echo.

Et c'était l'époque où il n'était pas loin d'être le meilleur dessinateur d'humour de la BD franco-belge (avec Francis Masse). Ses histoires étaient absolument révoltantes (et donc immensément jouissives) : on y respire la bêtise, la peur, la lâcheté, le stupre, tous les personnages sont des salauds ou des cons (et souvent les deux), et à la fin, le faible se fait toujours enculer par le fort (Vuillemin compris, photographié à poil les fesses à l'air devant un adjudant la canette à la main dans l'un des photos-montages hara-kiresques du recueil), le tout servi par un graphisme haché et anguleux qui donnait à ses dessins un côté menaçant que ses gros bonhommes d'aujourd'hui n'ont plus du tout.

On trouve dans "Frisson de bonheur" quelques histoires signées Gourio, avec qui il fera plus tard le célèbre et scandaleux "Hitler = SS" - mais, comme dans "Hitler = SS", la profanation systématique des thèmes sacrés de la gôche allourdit plus ces histoires qu'elle ne les sert. Par contre, seul, Vuillemin excelle dans ces récits simplement peuplés de zonards lubriques et de naïfs à dépouiller et violer (nous), où la peur et le rire se mêlent dans une réjouissante gerbe de mauvais goût.

Emmanuel Bove, La Coalition, 1927

Je ne sais pas si c’est le meilleur roman d’Emmanuel Bove, je n’ai pas tout lu, et lui préfère peut-être Le Piège, mais La Coalition ne vous lâche pas ou, plus précisément, on aimerait pouvoir l’oublier. Son thème en est simple : la déchéance d’une mère et de son fils qui errent dans Paris et se noient progressivement dans la misère. Les branches auxquelles ils tentent de s’accrocher cèdent l’une après l’autre. Leur dérive est une lente agonie, à la fin inéluctable, décrite avec une minutie chirurgicale (sadique ?) par Bove, bourreau au style sans affects, donc sans pitié, ni pour ses personnages, ni pour ses lecteurs. Ce livre est une épreuve, Bove nous jetant au visage ce que l’on se cache si facilement : notre indifférence face à la souffrance des autres, notre vanité à penser que l’on peut un jour tout abandonner (Perec a lui aussi bien tordu le cou à ce désir adolescent avec Un homme qui dort). On pense ici à La Faim de Knut Hamsun ou au Signe du Lion de Rohmer. À une nuance près : dans ces deux œuvres sur la chute, il y a une lueur au bout du tunnel. Chez Bove, la lueur, c’est un train qui vous fonce droit dessus. Au fond du trou, il y a la peur, la folie et la mort. Rien d’autre.
Paul Léautaud : « La Coalition par Emmanuel Bove. (…) Un vrai cauchemar ! J’en étais tout aplati. On n’a pas idée d’écrire de pareils livres. (…) On se voit soit même dans une déchéance de ce genre. Ce sont des livres qu’il vaut mieux ne pas lire »
J’ai lu La Coalition il y a des années et je sais aujourd’hui que je ne le relirai sans doute jamais. Pas besoin, il est là.


« Lorsqu’il eut refermé la porte de la chambre, il resta un instant indécis. Mme Aftalon dormait. Il apercevait, à la lueur de l’aube, les meubles misérables, les objets qui traînaient à terre. Finalement, il s’allongea tout habillé. Ses tempes bourdonnaient. Il entendait des bruits extraordinaires, des cloches, des trains, des sirènes. Il ne pouvait s’endormir. De temps en temps des sursauts faisaient qu’il se dressait, les yeux hagards, sur son lit. Soudain il crut entendre un cri déchirant. Il se leva d’un bond. « Maman, c’est toi qui a crié ? » Personne ne répondit. »

Emmanuel Bove, Romans, Flammarion 1988

Saturday, 28 February 2009

Roberto Baldazzini, Casa Howhard, 2007, 2009


La pornographie, c'est un peu la vie inversée, là où tout est possible, démesurément possible surtout en bande dessinée. Et l'italien Baldazzini applique cela mieux que personne dans sa série Casa Howhard qui met en scène un monde à la géographie minimale - on n'en connait que l'intérieur d'une poignée d'appartements, le hall d'un immeuble, un théâtre, une émission de télévision et une jungle surréelle. Un monde peuplé d'une seule sorte de créatures : des filles, belles à pleurer, toutes dotées d'un sexe masculin. Au premier regard, on pourrait croire qu'il s'agit de transsexuels. Mais pas du tout : Baldazzini a réellement inventé (et inventorié) un genre à part, tout fantasmé, dont il use pour représenter d'incroyables scènes de cul et surtout pour s'attaquer, au-delà de la pornographie, à des questions plus tranchantes - la virilité, l'amour, la beauté, la représentation de soi, etc. Surtout, il parvient à la faire avec une joie incommensurable et sa pornographie n'a rien de glauque, fade ou rédhibitoire. Graphiquement, elle évoque les traits de la ligne claire, version Ted Benoit ou Floc'h, ou encore ceux d'un Charles Burns qui aurait sombré dans une douce démence plutôt que dans des visions punk en noir et blanc. Deux volumes, reprenant chacun 2 épisodes de la série, sont sortis en France. Le premier est préfacé par Moebius, le second par Jean-Pierre Dionnet : la filiation est dévoilée.

Roberto Baldazzini,Casa Howhard,Editions Dynamite, 2007 (T1 + T2)et 2009 (T3 et T4)

Ishiuchi Miyako, Endless Night 2001, 1978-2001




Une collection de murs lépreux, de vernis écaillés, de cuirs foutus. Sur les pans de la devanture en vieux bois de cyprès, on a posé des clôtures. On pourrait presqu'entendre la voix de Jean Noël Picq dans Une sale histoire, le film d’Eustache : «je suis retourné dans ce café, mais il était entouré de palissades, ça ressemblait à la fermeture d’un théâtre porno... ».
Endless night est le genre d’objet rare pour lequel on peut aller très loin. L’exemplaire que je tiens entre les mains, il m’a fallu aller le chercher sur place, à Tokyo, à la Rat Hole gallery, une galerie de photos du quartier d’Omotesando qui vend assez peu de livres, 250 à tout casser, mais pour lesquels on se damnerait. Précision d’usage: les gens du Rat Hole demandent en général aux photographes de leur signer les exemplaires en vente. C’est ainsi que je regarde la signature, nerveuse, atypique pour une japonaise, d’Ishiuchi Miyako, cette femme que je n’ai jamais rencontrée, sur laquelle je ne sais rien (elle est inconnue en Europe) sinon qu’elle a commencé à faire des photos au mitan des années 70, qu’elle est née en 1947 tout comme les modèles féminins dont elle photographie chaque année les mains et les jambes. Elle n’a donc jamais photographié que ça : les marques du temps, sous toutes ses formes. Ce livre sur des lieux de nuits fermés depuis longtemps n’y échappe pas : c’est une série de photos d’une cruauté infinie sur le temps qui passe, sur le désir qui s’éteint, sur la détérioration des pulsions intimes. L’architecture des bordels, leur rococo, leur fonctionnalisme exigu, leur parfum de sordide , tout cela qui intéresse de prime abord, sinon excite, ne fait pas illusion longtemps : Endless night épie la mort au travail, afterhour.
Cette série sur la nuit endormie, Ishiuchi Miyako l’a entreprise de 1978 à 1980, mais elle a attendu 2001 pour en développer les négatifs, les exhumant quelque temps après la mort de sa mère. C’est dans le sillage de cette absence-là que ce projet, laissé en sommeil pendant 20 ans, prenait désormais sens pour elle. Les japonais sont des gens patients. D’une patience exquise et vénéneuse.

L’ensemble tient en 87 photographies noir et blanc : cabarets louches, bars mal famés, love hôtels des Akasen-ato (quartiers rouges, en japonais) de Tokyo, d’Osaka, de Sendai ou de Nagoya - des lieux de nuits saisis brutalement en pein jour. Ces emblèmes de l’industrie du plaisir (pas forcément illicite, au Japon ces endroits permettent juste de s’aimer en dehors de l’exiguïté du domicile conjugal) sont vidés de leurs couleurs, de leur énergie, du désir qui d'ordinaire les habite. Regardés mais au moment où il ne le fallait pas, froidement, à la lumière de l’après-midi, à l'heure de la fermeture, ou au crépuscule de leur vie, quand l’endroit, faute de clientèle ou pour satisfaire des versements de fonds crapuleux, a cessé depuis longtemps d'exister. Maison close. Ça n’a pas marché, plus de rires arrosés de saké bière, plus d’entraîneuses pour croiser leurs jambes sur les banquettes en simili skaï. Une crasse obstinée a fini par s’incruster dans les interstices des carreaux de faïence. L’hygiénisme en règle autrefois pue désormais le cafard. Il n’y a plus d’amour qui tienne. La lumière blanche du jour a jeté toute sa dureté sur ces endroits rouges.

(…à les regarder, ces clichés hantés appellent à remettre le même disque, encore et encore: Endless sleep, hit creepy de Jody Reynolds sorti chez Demon en 1958. Les japonaises aiment tellement le rockabilly…).



Ishiuchi Miyako, Endless Night 2001, WIDES shuppan Co ; Ltd, Tokyo, 2001.