

(quelques lignes quand même pour vous dire de quoi il retourne dans ce beau livre complètement ignoré. D'abord couve un projet de dingue, comme on les aime: Toyohara Yasuhisa a passé une décennie entière à photographier les japonais à la plage – plages toutes identiques aux nôtres, quoique peuplées de corps qui acceptent encore difficilement de s'exposer à demi nu en public. Mais cette pudeur n’est pas le sujet. Ce qui est saisi ici, c’est la séquence entière d’une journée où il n’y a plus d’actions à proprement parler – à la plage, on ne fait rien – mais des accumulations de mouvements désynchronisés, d’infimes efforts qui se heurtent les uns aux autres et qui ne mènent à rien. Sinon à tenter de s'inscrire dans un espace qui ne nous est plus assigné. Ces corps perdus, chaque photo de Yasuhisa les réinscrit dans un autre cadre (d’une étrange proximité, tel un Garry Winogrand nippon), et sous une lumière lentement déclinante. Qui a grandi avec la Méditerranée en face des yeux refermera ce livre en retenant ses larmes.
On en profitera pour s’interroger: Pourquoi la totalité des photographes occidentaux (je mets à part Claude Nori) se croient-ils obligés de traiter les vacances à la mer sur un ton ironique, sinon émoustillé, quand les asiatiques (et quelques artistes arabes) au cinéma (A Scene at the sea) comme en photographie, ont fait de "l'heure maritime" le sujet d’une mélancolie océanique ?)
Toyohara Yasuhisa, Vanishing Light (1991-2001), Wides Shuppan, Tokyo 2003
