
A ce prix, je peux compter autour de moi pas moins de dix fans de Felt, autant de filles que de garçons, et je sais que d’autres –magiques- que je lis sans jamais les avoir rencontrés sont plus atteint que moi encore par le cristal de cette pop un peu maudite qui trouvait son éclat dans le dégoût.
Pour chacun d'entre eux, le FeltBook est arrivé par la poste ce matin. Il est rare (1000 ex, signés de Lawrence, disponibles chez Gibert ou ici) et beau, comme il se doit. Plus encore, je le trouve émouvant. On pourrait presque, en le feuilletant, entendre la mélancolie engorgée de Lawrence. Sans doute aussi pourrais-je y croiser le fantôme de mes années New Rose/Danceteria. Ou encore le fantôme de tous ceux qui ont frôlé d'un peu trop près le concept d'adolescence au plein coeur des années 80.
Évidemment, le fétichisme ahurissant dont Lawrence a toujours fait preuve nourrît de part en part ces 175 pages de photos - pas une qui ne calme sur le champ la moindre tentative de faire aujourd’hui une série mode qui ait du sens (ho boy, ce pantalon quasi chino p.106 ! et cette double page, p.146-147, où Felt est résumé à six chemises accrochées à leurs cintres). Tout ici est parfait, exténuant de classe - Lawrence, où l'itinéraire d'un jeune homme pauvre se sortant de sa condition par le maintient dans la tourmente d’une élégance à toute épreuve.
Comme les superstars de la Factory qui mesuraient leur suprématie à l’approbation de quinze personnes dont l’avis comptait plus que les moqueries du reste du monde, Lawrence a traversé dix années de désert Felt en laissant les photographes faire leur travail : capturer sur sa triste mine anémiée la légende indie en train de s’écrire. Persuadé qu’un jour un tel livre existerait, il a tout consigné : la liste de la maigre poignée de groupes amis dans lesquels il retrouvait quelque chose de son exigence de paria (The Fall, Echo, Prefab Sprout, Orange Juice, Pale Fountains), les héros -Scott Walker ou Laura Nylo - qu’il se découvrait; les films fondateurs (Christiane F, Pixote ou Contes de la folie ordinaire) et quelques livres nourrissants ses rêves (tiens, il y a quasiment tout Kerouac, la bio d’Edie Sedgwick, le I’m still the greatest says Johnny Angelo de Nik Cohn). Et puis, forcément, il y a ces étoiles contre qui se mesurer : Nastassja Kinski, Penelope tree, Esther Ofarim - ce genre. Sur la dernière image, il baisse la tête et ferme les yeux. Il tient dans ses mains une édition usée d’un roman de Herbert Gold : The man who was not with it.
Tout est dit, alors.

Felt, First Third édition, London/Paris, 2012