
A ceux – oh, ils sont de moins en moins nombreux - qui n’auraient jamais lu Bolano le dément, on conseillera avant tout les Détectives Sauvages (quelque chose comme le livre parfait mais devant lequel vous vous dites, apeuré, que c’est un monstre de près de mille pages... quand son seul problème est assez vite qu’il ne fasse QUE mille pages, tant vous voudriez que cette chose émouvante et obèse vous tienne lieu de journal intime pour le restant de votre vie).
El Tierce Reich, roman sans doute mineur, ou faussement mineur, date de 1989. Exhumé des archives bien après la mort en 2003, à 50 ans, de l'écrivain exilé chilien (qu’Ivan qualifiait ici avec justesse de « junk littéraire », la formule l’englobe bien). Roman des débuts (39 ans quand même), roman de la frustration rêche (Bolano, alors, en crève à ne pas s’affirmer encore comme l’écrivain dévastateur qu’il se sait être), roman de l'éloignement (= qui se tient à distance des autres, de tous les autres: les amis, la fiancée, les maîtresses, le Loup, l'Agneau, les autres allemands). La main courante estivale d’une post-adolescence qui peine à s’en aller et qui en quelques semaines au mois d’août va se retrouver frappée des sceaux révélateurs de la mort de la stratégie, des brûlures et du danger. Du jeu dangereux. On peut très bien faire semblant de croire qu’il s’agit d’un polar.
Le génie du livre, c’est son lieu (un hôtel face à la mer, rien de plus qu'un petit hôtel). Et depuis ce lieu, on voit bien ce qui agite Bolano: arriver à s’emparer d’un climat malsain et l’étirer jusqu’à ce qu’il casse. Et puis non, le génie du livre, c’est son titre – qui éclaire la moindre phrase d’une lumière menaçante : pourquoi le Troisième Reich, alors que le roman ne raconte que les vacances banales d’un couple d'allemands sur une plage en Espagne ? Est-ce seulement parce qu’Udo est un gamer avisé et que le Troisième Reich est le nom de ce nouveau jeu qui le retient dans la chambre quand le reste de l’hôtel se rapproche ostensiblement des pédalos? L’Anschluss a-t-il été un jeu ? L'Holocauste n'a-t-il été qu'un jeu? Le nazisme peut-il devenir un jeu (d'enfant) ? Quelle forme post-démocratique revêt le nazisme aujourd’hui ? Qui a brûlé le Brûlé? Tu joues à quoi, qui fasse si mal autour de toi ?
La piscine du Radisson Hôtel (Marseille) n’était pas assez grande, ce week-end, pour contenir toutes ces questions…
«Par ailleurs, ça a été une journée ennuyeuse et improductive. Je le suis retrouvé un moment sur la plage à recevoir patiemment les rayons solaires et à essayer, sans beaucoup de succès, de penser clairement et rationnellement. Dans ma tête ne prenaient forme que des vieilles images datant d’une décennie : mes parents en train de jouer aux cartes sur le balcon de l’hôtel, mon frère flottant à une vingtaine de mètres du rivage, les bras en croix, de jeunes espagnols (des gitans ?) parcourant la plage armés de bâtons, la chambre des employés, puantes et pleine de couchettes, une avenue farcie de discothèques, l’une après l’autre, se perdant jusque dans la plage, une plage de sable noir face à une mer d’eaux noires, où la dernière touche de couleur, inattendue, est la forteresse de pédalos du Brûlé… Mon article attend. Les livres que je m’étais promis de lire attendent. Les heures et les jours, par contre, passent à toute vitesse, comme si le temps dévalait une pente à fond de train. »
Roberto Bolano, Le Troisième Reich, Christian Bourgois, Paris, 2010, traduit de l’espagnol (Chili) par Roberto Amutio