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Disorder in Discipline-



Thursday, 29 March 2012

Billy Monk, 1967-1969


Des clichés en noir et blanc, à flux tendus, retracent la chronique du décadent Catacombs Club, haut lieu nocturne du Cape Town des années 60. Videur du nightclub de 1967 à 1969, le photographe Billy Monk, dit "le Moine" (!!!), traquait jusqu'au bout de la nuit, muni de son Pentax 35 mm, des clients exclusivement blancs - ségrégation oblige. De joyeux fêtards, noceurs et autres exhibitionnistes en tous genre, dont certains, épuisés et ivres, finissaient la soirée assoupis sur leurs chaises, ou les seins à l'air.


Si les photos de Monk fascinent bien au-delà du genre "photos d'oiseaux de nuit" (une taxidermie qui en vaut bien d'autres), c'est qu'elles ont une résonnance toute particulière. Au-delà des circonstances et de leurs transgressions, il nous faut aller chercher du côté de cette si forte empathie, de cette si brutale intimité que Monk établit ici avec ses sujets et son époque, cette abjecte insouciance d'une génération qui faisait régner l'apartheid.

Venu à la photographie plus par accident que par véritable vocation, Billy Monk ne sera reconnu comme photographe qu'après sa mort en 1982, via une exposition qui lui sera entièrement consacré à Johannesburg. Tué par balle à 45 ans en pleine rue après une bagarre, "le Moine" laisse une oeuvre réduite à ces quelques clichés, aussi sublimes que puissamment relâchés .

Billy Monk, Jac de Villiers (sous la dir de), David Goldblatt, Lin Sampson, Dewi Lewis Publishing, 2012

Tuesday, 27 March 2012

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Pix : Todd Hido

"Je sais ce que rien veut dire, et je continue à jouer"


Joan Didion, "Maria avec et sans rien", Pavillons poche, Robert Laffont, 2007.

Thursday, 15 March 2012

Donald Ray Pollock, Le Diable, Tout Le Temps, 2012

Chaque fois que Willard essayait de la déplacer, elle s’évanouissait de douleur. Une escarre suppurante apparut dans son dos, et s’étendit jusqu’à atteindre la taille d’une assiette. Sa chambre avait une odeur aussi rance et fétide que le tronc à prière. Il n’avait pas plu depuis un mois, et la chaleur se maintenait. Willard acheta d’autres agneaux au parc à bestiaux, et versa des seaux de sang autour du tronc jusqu’à ce que cette pâtée boueuse leur monte par-dessus les chaussures. Un matin, pendant qu’il était absent, un bâtard boiteux et affamé, couvert d’une douce fourrure blanche, s’aventura timidement sur le porche la queue entre les jambes. Arvin lui donna quelques rogatons sortis du réfrigérateur et, au retour de son père, il l’avait déjà baptisé Jack. Sans un mot, Willard entra dans la maison et en ressortit avec son fusil. Il écarta Arvin du chien, puis l’abattit d’une balle entre les deux yeux pendant que le gamin le suppliait de ne pas faire ça. Il le tira dans les bois, et le cloua à l’une des croix. Après ça, Arvin cessa de lui parler. Il écoutait les gémissements de sa mère pendant que Willard errait dans le coin, en quête de nouvelles victimes pour ses sacrifices. Bientôt l’école allait reprendre et, de tout l’été, Arvin n’était pas descendu une seule fois de la colline. Il s’aperçut qu’il souhaitait que sa mère meurt. (pages 80 et 81)

Je n'avais pas prévu de retourner aussi rapidement à Knockemstiff. Mais je crois bien que ce deuxième voyage me laissera, il n’est pas totalement terminé, un souvenir encore plus intense que le premier, et, honnêtement, je ne pensais pas que cela puisse être possible.


Donald Ray Pollock, Le Diable, Tout Le Temps, 2012, Albin Michel

Wednesday, 14 March 2012

Yves Chaland - Intégrale Tome 3 - Captivant / Bob Fish

La mort de Moebius m'a rappelé ce jour de l'été 1990 où j'ai appris la mort d'Yves Chaland, à 33 ans. Je l'avais découvert dans Astrapi où il dessinait Adolphus Claar (oui, et c'est aussi là que j'ai découvert Joost Swarte) et dans Spirou où il avait repris à la Franquin 1948 le personnage-titre du journal. Et, pour moi, à partir de ce moment, son univers bruxello-fifties au trait rapide est devenu le style définitif des années 1980 en matière de bande dessinée.

Mais mon album préféré de Chaland est le tome 3 de son intégrale, publié par les Humanoïdes Associés en 1997 mais reprenant ses premiers albums des années 1978-1980. Parce qu'il renferme ce trésor ironique et infiniment jouissif, Captivant, ou la reproduction des quelques numéros de septembre et novembre 1954 (du moins, c'est qui est écrit sur leur couverture) du journal du même nom, faux illustré franco-belge pour enfants pas sages.

Il s'agissait en fait de strips et de fausses rubriques dont Chaland et son compère Cornillon parsemèrent les marges de Métal Hurlant à la fin des années 1970, réunies et remises en page dans une parfaite imitation des Spirou et Tintin de l'âge classique. On y trouve donc les mêmes histoires édifiantes et colonialistes mais, ici, elles sont pleines d'aventuriers lubriques, de rock'n'roll et d'horreurs lovecraftiennes, et dessinées dans un style à chaque fois différent, allant de Will Eisner à Willy Vandersteen (Bob et Bobette) ou Breccia, en passant naturellement par Franquin, Jijé et Tillieux, les dieux rigolards de Marcinelle. Chaland y est absolument virtuose, et l'on voit peu à peu se former son style si particulier, qui éclatera dans l'album suivant, repris dans le même recueil, Bob Fish, d'où sortira également le Jeune Albert, qui deviendra son héros fétiche.


A un moment dans Captivant, dans une histoire de SF idiote à la manière d'Alex Raymond, Chaland a griffonné ce message : "Merde Tillieux est mort ! Tout fout le camp !". Il venait d'apprendre la mort du père de Gil Jourdan dans un accident de voiture. Douze ans plus tard, c'est lui qui succombera sur la route des vacances, et l'on ne peut que rager en pensant à tout ce qu'il aurait pu encore donner au dessin et à la bande dessinée.

Tuesday, 13 March 2012

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Pix : Anonyme

" À la moitié des années cinquante, dans les repas de famille, les adolescents restaient à table, écoutant les propos sans s'y mêler, souriant poliment aux plaisante­ries qui ne les faisaient pas rire, aux remarques approba­trices dont ils étaient l'objet sur leur développement physique, aux grivoiseries voilées destinées à les faire rougir, se contentant de répondre aux questions émises précautionneusement sur leurs études, ne se sentant pas encore prêts à entrer de plein droit dans la conversation générale, même si le vin, les liqueurs et les cigarettes blondes autorisées au dessert marquaient le début de leur intronisation dans le cercle des adultes. On se pénétrait de la douceur de la tablée festive où la dureté habituelle du jugement social s'atténue, se mue en molle aménité, et les fâchés à mort de l'année dernière réconciliés se passent le bol de mayonnaise. On s'ennuyait un peu mais pas au point de préférer être au lendemain en cours de maths.
Après les commentaires sur les plats en train d'être dégustés, qui appelaient les souvenirs des mêmes man­gés en d'autres circonstances, les conseils sur la meil­leure façon de les préparer, les convives discutaient de la réalité des soucoupes volantes, du Spoutnik et de qui, des Américains ou des Russes, irait les premiers sur la Lune, des cités d'urgence de l'abbé Pierre, de la vie chère. La guerre finissait par revenir sur le tapis. Es rap­pelaient l'Exode, les bombardements, les restrictions de l'après-guerre, les zazous, les pantalons de golf. C'était le roman de notre naissance et de notre petite enfance, qu'on écoutait dans une nostalgie indéfinissable, la même qu'on ressentait en récitant avec ferveur Souviens-toi, Bar­bara, recopié dans un cahier personnel de poèmes. Mais dans le ton des voix il y avait de l'éloignement. Quelque chose s'en était allé avec des grands-parents décédés qui avaient connu les deux guerres, les enfants qui poussent, la reconstruction achevée des villes, le progrès et les meubles à tempérament. Les souvenirs des privations de l'Occupa­tion et des enfances paysannes se rejoignaient dans un passé révolu. Les gens avaient tellement la conviction de vivre mieux.
Il n'était déjà plus question de l'Indochine, si loin­taine, si exotique - « deux sacs de riz suspendus de part et d'autre d'une tige de bambou », selon le manuel de géographie - et perdue sans excès de regret à Diên Biên Phu, où n'avaient combattu que des têtes brûlées, des engagés volontaires qui n'avaient pas de métier dans les mains. C'était un conflit qui n'avait jamais été dans le présent des gens. Ils n'avaient pas non plus envie d'as­sombrir l'atmosphère avec les troubles en Algérie, dont personne au juste ne savait comment ils avaient com­mencé. Mais ils étaient tous d'accord, et nous aussi qui l'avions au programme du BEPC, l'Algérie avec ses trois départements était la France, comme une grande partie de l'Afrique où nos possessions couvraient sur l'atlas la moitié du continent. Il fallait bien que la rébellion soit matée, nettoyés les « nids de fellaghas », ces égorgeurs ra­pides dont on voyait l'ombre traîtresse sur la figure basa­née du pourtant gentil sidi-mon-z'ami colportant des des­centes de lit sur son dos. À la dérision dont les Arabes et leurs mots étaient rituellement l'objet, habana la moukère mets ton nez dans la cafetière tu verras si c'est chaud, s'ajoutait la certitude de leur sauvagerie. Normal donc que les sol­dats du contingent et des rappelés soient envoyés pour rétablir l'ordre, même si de l'avis général c'était malheu­reux pour les parents de perdre un garçon de vingt ans, qui devait se marier, dont la photo figurait dans le journal régio­nal sous la mention « tombé dans une embuscade ». C'était des tragédies individuelles, des morts au coup par coup. Il n'y avait ni ennemi, ni combattant, ni bataille On n'avait pas un sentiment de guerre. La prochaine viendrait de l'Est, avec les chars russes comme à Budapest pour détruire le monde libre et il était inutile de partir sur les routes comme en 40, la bombe atomique ne laisserait aucune chance. Déjà, on avait eu chaud avec le canal de Suez.
Personne ne parlait des camps de concentration, sinon incidemment, à propos de tel ou telle ayant perdu ses parents à Buchenwald, un silence contristé suivait. C'était devenu un malheur privé.
Au dessert, les chansons patriotiques d'après la Libéra­tion avaient disparu. Les parents entonnaient Parlez-moi d'amour, de vieux jeunes gens Mexico et les enfants, Ma grand-mère était cow-boy. Nous, on aurait eu trop honte de chanter comme avant Étoile des neiges. Priés d'en pousser une, on prétendait ne connaître aucune chanson en entier, certains que Brassens et Brel détonneraient dans la béa­titude des fins de repas, qu'il fallait de préférence des chansons que d'autres repas et des larmes essuyées avec le coin de la serviette avaient consacrées. On répugnait farouchement à dévoiler des goûts musicaux qu'ils ne pouvaient comprendre, eux qui ne connaissaient pas un mot d'anglais en dehors de fuck you appris à la Libéra­tion, ignoraient l'existence des Platters et de Bill Haley.
Mais le lendemain, dans le silence de la salle d'études, au sentiment de vide qui nous envahissait, on savait que la veille avait été, même si on s'en défendait, qu'on avait cru rester extérieurs et s'ennuyer, un jour de fête. "

Annie Ernaux, Les années, Gallimard, 2008.

Sunday, 11 March 2012

William T. Vollmann, Fukushima - Dans la zone interdite, 2012

Fukushima a un an. Au rythme où vont les choses, cela devrait nous sembler loin et enseveli. Mais non. On ne se souvient plus de la mort de Ben Laden, de la tuerie d’Oslo, on a déjà tout oublié du Printemps Arabe, mais chaque jour Fukushima se rappelle à nous. Et si Fukushima ne veut pas passer, c’est sans doute parce que cette fois on ne sait pas combien de temps ses effets vont durer. Et Fukushima de durer encore. C’en est même un cauchemar permanent : «Oh tu peux manger tous le poisson que tu veux», me disaient des amis japonais en décembre dans un Tokyo vidé de ses touristes, ce qui à tout prendre semblait préférable aux japonais parce q’au moins cela leur permettait d’encaisser la « punition » Fukushima en l’absence quasi totale de regards extérieurs. «Donc tu peux manger tout le poisson que tu veux, simplement parce qu’ils nous disent que les effets commenceront à se faire sentir dans notre organisme dans quarante ans… et dans quarante ans on sera vieux et quasiment déjà morts, alors… Mais en même temps ils nous mentent sur tout, Alors pas d’autre solution que de faire comme chacun peut…» Cette affolante résignation silencieuse qui régnait en décembre est partout dans les témoignages qui servent de mur porteur à ce court livre que William T.Vollmann a ramené d’une visite kamikaze à Fukushima entre fin mars et début avril 2011, deux semaines après le tsunami et la catastrophe.
Ce livre sort un peu partout dans le monde en même temps, mais déjà Vollmann a demandé à ce que les prochaines éditions US ne portent plus pour titre le très Paris Match « Into the forbidden zone », mais s’intituleront désormais: « When the wind blows from the south (Quand le vent vient du sud).
Ce passage d’un titre ouvertement journalistique à un titre plus poétique et plus écologique, quasi pastoral, est exactement le cheminent du livre, le voyage qu’il entreprend d’une écriture l’autre. Ça commence comme un reportage gonzoïdal, où Vollmann livre un numéro très au point mêlant données scientifiques et mise en scène de lui-même en Tintin de l’extrême - pas son meilleur pour l’heure, trop abonné à son propre cliché. Le déclic arrive en milieu de voyage, quand le paysage du désastre se présente à vue et recouvre progressivement le surmoi du texte. On comprend alors que le vrai livre commence là, et qu’il est un des plus beau de son auteur, un Vollmann très proche au fonds des premières pages des Fusils, qui étaient à couper le souffle. Où plus on s’enfonce dans la mort et la dévastation, plus on approche d’une description calme et insoutenable de la beauté.
William Vollmann est un Thoreau des enfers.

«Le vent frais encore dans mon dos, et le bruit du ruisseau couvrant presque tout le reste, j’examinai un tout jeune oiseau dans l’herbe, la rouille sur une rambarde, des pins taillés, puis contemplai un trottoir absolument vide. Je remontai une autre allée et sonnai à la porte. Elle était verrouillée ; la sonnerie résonna à n’en plus finir.
Pour je ne sais qu’elle raison, je me souviens surtout des bicyclettes appuyées bien en ordre contre les maisons vides qui les tenaient dans l’ombre.
Chaque fois que je le regardais, le chauffeur lançait le moteur avec empressement. Il me rappelait le garçon esseulé qui doit rester sur le trottoir enneigé, à l’entrée des sources chaudes près de Sendai, prêt à s’incliner dès qu’un hôte arrive. Pour finir je lui demandai comment il allait : « je ne suis pas vraiment inquiet, dit-il, mais je me sens un peu mal à l’aise. »
"Et qu’est-ce qui vous met le plus mal à l’aise ? »
« Je vois les voitures, mais pas les gens.»


William T. Vollmann, Fukushima, Dans la zone interdite, Voyage à travers l’enfer et les hautes eaux de l’après-seisme, traduit par Jean-Paul Mourlon, Tristram, Auch, 2012

Saturday, 10 March 2012

Charles Bukowski, Shakespeare n'a jamais fait ça, 2012

Pour moi le grand Dieu est juste un peu trop balèze, trop infaillible, trop puissant. Je ne veux ni être pardonné, ni accepté, ni sauvé, je veux quelque chose de modeste, pas la lune - une femme moyennement belle de corps et d'esprit, une automobile, un toit au-dessus de ma tête, de quoi manger, pas trop de maux de dents ni de pneus crevés, pas de longue maladie mortelle ; même une télé avec de mauvaises émissions fera l'affaire, et ce serait sympa d'avoir un chien, très peu d'amis, une bonne plomberie, assez de pinard pour remplir les vides jusqu'à la mort - que (pour un lâche) je ne redoute pas tellement. La mort ne représente pas grand-chose pour moi. C'est la dernière mauvaise blague d'une longue série. La mort, ce n'est pas un problème pour les morts. La mort, c'est un film comme un autre, ça va. La mort ne pose problème qu'à ceux qui restent, à ceux qui étaient liés au défunt, et les problèmes augmentent proportionnellement aux biens laissés. Si c'était un clodo des quartiers pauvres, le seul problème sera de déblayer les quelques saletés qu'il possédait. Certains sont nés une cuillère en argent dans la bouche, mais tout le monde s'en va les poches vides. Bien entendu, le cas d'un artiste est différent : il laisse derrière lui ce petit fumet parfois appelé "immortalité" et, bien sûr, plus il aura assuré dans son domaine, plus la puanteur se répandra - par mille canaux : couleur, son, page de texte, pierre... C'est la faute aux vivants, cette immortalité, ils s'accrochent à la puanteur, ils l'adorent. L'artiste n'y est pour rien, il sait que ça n'appartient pas plus à l'immortalité que ça n'appartenait à la vie ; il a tenté sa chance, ça suffit, au suivant ! (pages 142 et 143)

Ça fait combien de temps que je n'ai pas ouvert un livre de Bukowski ? 20 ans, au moins ! Ça remonte à cet âge où il m'a dépucelé la cervelle me donnant enfin la force de prendre dans mon sac Hervé Chapelier un des cahiers, que l'on ne remplissait jamais jusqu'au bout, pour y écrire sur les dernières pages ces poèmes (à quelques détails près, les mêmes que les vôtres) qui sommeillaient en moi et que j'ai préféré oublier avec le temps (
comme vous avec les vôtres). Il faut dire que Bukowski avait sérieusement désacralisé ce passage à l'acte, contrairement à monsieur Vialas et ses Trois Contes de Flaubert.
Comme Ma première fois, Bukowski ne m'évoquera à jamais qu'un seul mot : tendresse.




Charles Bukowski, Shakespeare n'a jamais fait ça, 2012, 13e note éditions

Moebius/Dan O'Bannon, The Long Tomorrow, 1975



Jean Giraud/Moebius RIP this morning. The Long Goodbye...

(PS: The Long Tomorrow a paru en deux épisodes dans Métal Hurlant en 1976. Il y a dedans littéralement tout Blade Runner, tout le cyberpunk et les germes de l’Incal . En 1981, j’ai traîné mon père dans une librairie de Montpellier pour qu’il m’accompagne à une séance de dédicace de Moebius. J’étais le seul enfant présent ce jour là, uniquement des adultes aiguisés, pourtant Moebius était en ville pour présenter le dessin animé Les Maîtres du temps (qu’il avait réalisé avec René Laloux et Jean-Patrick Manchette - un truc qui me fait pleurer chaque fois que je comprends que le vieux Silbad et le petit Piel ne font qu’une seule et même personne). J’ai tendu L’Incal Noir à Moebius pour qu’il me le signe, il a été un peu surpris (« c’est une drôle de lecture pour un enfant de neuf ans ») puis il s’est mis à me dessiner sur la page et à me parler, dans cette sorte de langage chamanique qui était désormais le sien, me disant des choses fortes que j’ai toujours en moi et qui, je l’avoue, m’ont permis de tenir plus d’une fois. Il est fort possible que j'ai fait mon entrée dans le monde des adultes cette après-midi là. Moebius est mort ce matin d’un cancer. La longue marche a commencé.)

Friday, 9 March 2012

William S. Burroughs: A letter adressed to Truman Capote, 1970

Ecco Press publie ce mois-ci aux États-Unis Rub out the words : The letters of William S. Burroughs, 1959-1974, épais volume de correspondance foldingue dans lequel on trouve cette lettre adressée par Burroughs à Truman Capote le 23 juillet 1970, et dont on doute qu’il l’ait au final jamais envoyée. On voit bien pourquoi : Burroughs, en plein fièvre paranoïaque, s’y fait passer pour un anonyme « lecteur » au sens maison d’édition du terme, attaché à un département purement imaginaire, qui vient de terminer De sang froid, et couvre aussitôt d’insultes Truman Capote avec une force telle que l’on peut se demander si cette lettre n’est pas , littéralement, une parodie ou une facétie. In cold blood est quand même un grand livre, le New Yorker ne mérite sans doute pas d’être ainsi arrosé au vinaigre, on a toujours raison d’être parano mais on n’est pas obligé de croire tout ce que dit Burroughs sur paroles (ce que la toxicomanie vous fait faire, parfois…), et surtout on avait très envie de passer la pause de midi à retranscrire cette missive pour Discipline. Simplement parce que l’enthousiasme et la mélancolie ont souvent leur place dans DinD, mais rarement la mauvaise humeur. Et comme, ces jours-ci, on est de mauvaise humeur….

«My dear Mr. Truman Capote,
This is not a letter in the usual sense – unless you refer to ceiling fans in Panama. Rather call this a letter from « the reader » - vital statistics are not in capital letters – a selection from marginal notes on material submitted, as well « writing » is submitted to this department. I have followed your literary development from its inception, conducting on behalf the department I represent a series of enquiries as exhaustive as your own recent investigations in the Sunflower State. Your recent appearance before a senatorial committee on which occasion you spoke in favor of continuing the present police practice of extracting confessions by denying the accused the right of consulting prior to making a statement also came to my attention.
I have in line of duty read all your published work. The early works was in some respects promising – I refer particularly to the short stories. You were granted an area for psychic development. It seemed for a while as if you would make good use of this grant. You choose instead to sell out a talent that is not yours to sell.
You have written a dull unreadable book which could have been written by any staff writer on The New Yorker – (an undercover reactionary periodical dedicated to the interest of vested American wealth). You have placed your services at the disposal of interests who are turning America into a police state by the simple device of deliberately fostering the conditions that give rise to criminality and then demanding increased police powers and the retention of capital punishment to deal with the situation they have created. You have betrayed and sold out the talent that was granted you by this department. That talent is now officially withdrawn.
Enjoy your dirty money. You will never have anything else. You will never write another sentence above the level of In cold blood. As a writer you are finished. Over and out. Are you tracking me? Know who I am? You know me, Truman. You have known me for a long time. This is my last visit.”


Rub out the words : The letters of William S. Burroughs, 1959-1974, edited by Bill Morgan, Ecco Press, New York, 2012

Thursday, 8 March 2012

Roberto Piva, Paranoïa, 1963


Au Bal, l’exposition FOTO/GRAFICA présente un petit livre aux images solaires, vagues, surexposées, à l’esthétique très Provoke…
En couverture, la photo d’un miroir déformant trouvée dans un parc d’attractions illustre PARANOÏA. Un titre troublant qui annonce un dérèglement à venir. Un livre malade... De format portefeuille, Paranoïa travaille sur le dialogue texte/image. Un long poème à l’écriture sensorielle et fragmentaire accompagne des photos en clair-obscur, floues et saturées, du Sao Paulo décapant des années 60.












La prose délirante et érotisée du poète brésilien Roberto Piva s’entrechoque au monde chaotique et explosif des photos de Wesley
Duke Lee. Pendant plus de sept mois, en 1963, Piva et Lee ont arpenté ensemble les lieux préférés du poète, enregistrant des images tout aussi perturbées que le texte. Pour donner une vision hallucinée et désenchantée des rues paulistes, peuplées de marginaux, d’adolescents en quête, d’inconnues éperdues, de chiens errants....
De libres associations comme la photo d’une fillette accoudée à une fontaine accompagne les vers poético-érotiques : « La Vierge lave ses fesses immaculées dans les fonds baptismaux ». Délire paranoïco-critique inspiré de l’écriture automatique du surréalisme, des effets de stupéfiants que Piva expérimentaient dans la lignée de la Beat generation.
Violence, folie, provocation, sensualité… Paranoïa est un livre, hanté par la drogue, dont le secret des images réside dans la transgression du texte, la fantasmagorie du langage.
















« Une hallucination sur le bout de tes yeux », nous dit Piva, qui a coup de poèmes hallucinogènes, opère un bouleversement de perception des images. Qui s’insinuent en nous au fil des pages en une lente et progressive intoxication.
Paranoïa est cette exploration des limites, des marges. Une géographie électrique faite d’images spectrales d’anonymes, dont on ne cherchera pas à s’extraire…

« A estátua de Álvares de Azevedo é devorada com paciência pela paisagem de morfina
a praça leva pontes aplicadas no centro de seu corpo e crianças brincando na tarde de esterco
Praça da República dos meus sonhos
onde tudo se faz febre e pombas crucificadas
onde beatificados vêm agitar as massas
onde Garcia Lorca espera seu dentista
onde conquistamos a imensa desolação dos dias mais doces (...) »
in « Praça da República dos meus Sonhos ».


Roberto Piva, Paranoïa, Sao Paulo, Editora Massao Ohno, 1963.(réédition Instituto Moreira salle, 2000)

Wednesday, 7 March 2012

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Pix : Anonyme

"Ma vie ne me plaisait pas. Les nuits continuaient à être claires et diaphanes, mais moi je commençais à cesser d’être une orpheline et à m’avancer dans un territoire encore plus précaire, où je ne tarderais pas à être une délinquante.
Quel genre de délinquante ? Aucune importance. Je m’en fichais, même si je savais que dans le royaume de la délinquance il y avait beaucoup de degrés et de marches et que, malgré tous les efforts que je ferais, jamais je ne pourrais accéder aux postes les plus élevés.
J’avais peur d’être une pute. Je n’aurais pas aimé être une pute. Je devinais cependant que tout était question d’habitude. Parfois je serrais les poings, pendant que j’étais au salon de coiffure et que je travaillais, et j’essayais d’imaginer mon futur. Voleuse, meurtrière, dealeuse de drogue au détail, contrebandière, escroc. Non, escroc probablement pas, parce que les escrocs ont toujours un maître qui leur montre comment faire, et à moi qui allait me montrer quoique ce soit ? Je n’aurais pas aimé non plu être dealeuse. Je n’aime pas les drogués. Je n’ai rien contre eux, mais avoir affaire à des drogués toute la journée me paraissait insupportable (maintenant non, maintenant je n‘ai plus cette impression, maintenant je crois que ceux qui sont avec les drogués sont des sortes de saints et que les drogués eux-mêmes sont aussi des saints). Au cours de moment de grande exaltation, je me voyais en voleuse ou en meurtrière. Dans le fond, je savais que le plus viable était d’être pute.
Quoi qu’il en soit, durant ces jours-là, je devinais que je m’approchais de manière inexorable du territoire de la délinquance et cette proximité me donnait le vertige, j’étais comme ivre, je dormais mal, je faisais des rêves où rien n’avait de sens, des rêves sans liens où j’avais le courage de faire ce que je voulais, même si ce que je faisais dans les rêves n’était pas vraiment ce que j’aurais fait dans la vie réelle, ce que j’avais envie de faire dans la vie réelle.
Dans le fond, j’ai toujours été quelqu’un de simple. Aujourd’hui, je suis quelqu’un de simple et avant, lorsque les nuits étaient aussi claires que les jours, aussi. Je ne m’en rendais pas compte, mais je l’étais. Je me regardais et la lumière de la glace m’aveuglait. Je ne laissais pas mon âme en paix. (…)
A partir de ce moment-là mon histoire perd encore plus ses contours."

Roberto Bolano, Un petit roman lumpen, Christian Bourgois, 2012, p. 47-49.

Sunday, 4 March 2012

Dirk Braeckman, Catalogue, 1993-2011

Après tout, il n’est pas impossible que l’enjeu de la photographie soit de défier le langage, le mettre à l’amende. Que sa visée profonde soit de déjouer la reconnaissance.
Des japonais déjà, au milieu des années 60, s’y sont employés : Takuma Nakahira et son comparse Daïdo Moriyama (Farewell Photography, le titre de son livre de 1972 n’est pas à entendre comme un adieu à la photo mais comme un au revoir à la photographie d’identification).






Dirk Braeckman (né en 1958 à Gand), que l’on découvre enfin, hallucinés, coupe lui aussi à ras l’herbe sous les pieds du commentaire. Mais de façon presqu’inverse : les japonais Provoke faisaient trembler le monde, lui le fige dans une sorte de lumière gelée. Ou alors braque sur lui un flash inquisiteur, violemment éblouissant. De près, une image de Braeckman ne repose plus, comme d’habitude, sur une transaction qui va du monde au papier : il semble que, techniquement parlant, il projette son image sur un mur de plâtre blanc un peu graveleux un peu marqué avant de la re-photographier. Ou alors (seconde voie) il travaille tellement le moment du tirage qu’il obtient quelque chose qui est à la limite du tactile. Une image de coton. Une photographie ouate - à laquelle les reproductions que nous postons ici, parce que trop claires, ne rendent pas justice: il faut voir ça sur livre, profondément sombres, pour ressentir cet effet d'étrangeté, comme si le monde réel avait fondu dans le gris du papier-peint. Pour qu’ainsi sa matière ait l’air aplatie, recrachée, dévidée. Il n’y a pas beaucoup de bruits dans les photographies de Braeckman. Elles évoquent quelques compositions de John Cage ou de Morton Feldman, voire un Durutti Column de réclusion.



La photo est l’agent de cette transformation du monde en monolithe gris. La mutation a lieu là en direct sous nos yeux, on se retrouve donc chez Dirk Braeckman au pire moment du commentaire, face à quelque chose que nous ne saisissons pas encore ou que nous n’identifions plus de la même façon, quelque chose face à quoi nous n’avons ni les armes ni les mots.
C’est d’autant plus troublant qu’il y a souvent des corps dans ces images, dans ces pièces qui ressemblaient encore il y a peu à des chambres d’hôtels. Des corps de femmes nues ou faisant l’amour. C’est embarrassant de ne plus soudain savoir nommer ça. Alors, comme en amour, on laisse faire le choc, on se laisse fondre dans cette sensation forte qu’aucune explication technique ne saurait dégager. Où l'on se contentera de dire qu’il fait noir, que l’air manque.

Exposées, ses photos fade to grey sont immenses. Les voir enfin en livre, dans un format moins écrasant, efface les malentendus : ce n’est ni de la photo plasticienne, conceptuelle, docte et froide. Ce n’est pas non plus de la photo de mode, même si les filles qui traversent ces couloirs aux ténèbres sont suffisamment bien foutues pour qu’on puisse les soupçonner d’être mannequins ou modèles professionnels. C'est une photographie qui, depuis vingt ans, s'engage sur un terrain où le monde est réordonné pour décevoir le sens. C’est la jeune photographie qui aujourd'hui éclaire enfin Braeckman - celle entre autre qui se pratique en Hollande avec ironie (je pense en premier lieu à l’incroyable Paul Kooiker des débuts, période Showground ou Room Service, ce Kooiker en chambre qui, me semble-t-il, tient de Braeckman sa façon de se servir de la lumière par éclaboussures). Ce n’est pas non plus un hasard si tout le monde aux USA le redécouvre maintenant - à commencer par Alec Soth qui a mis ce livre très haut dans sa liste des photobooks 2011, ce qui est rare pour un bouquin qui se présente comme un catalogue d’expo rétrospectif... c’est dire l’ampleur du choc. Déjà, Braeckman pendant longtemps ne voulait pas entendre parler de livre, pas si mécontent au final d’avoir enfermé ses photos dans leur propre obscurité. On a perdu un peu de temps, mais ce temps là nous a été profitable: car il nous a fallu désapprendre, et accepter que des photos ne cherchent ni à avoir un sujet ni à avoir une signification évidente. Il faut admettre que leur secret est ailleurs, dans le surgissement d'un sentiment d'inconnu, obtus et mystérieux – l’image comme négatif photographique du langage. Se souvenir de ce que chantait Visage: Devenir Gris.




Dirk Braeckman, (with essays by Martin Germann & Dirk Lauwaert), Roma Publication, Amsterdam 2011, 384 pages.

Jérôme Brézillon 1964-2012.






So long Jérôme.

Saturday, 25 February 2012

Alix-Cléo Roubaud, Journal 1979-1983, 1984


Elle s’appelait Alix-Cléo Roubaud. Elle était photographe. Durant les quatre dernières années de son existence, elle a tenu la main courante de sa vie dans un Journal hanté par la maladie (asthme agravé), la mort, le suicide. Des cahiers sur lesquels, d’une écriture serrée, elle consignait tout, sans aucune forme de secret : peurs, tourments, addictions, intimité, projets et réflexions sur la photographie. Au fil des pages, on est précipité dans la vie, dans l’intensité d’une vie, dans la dépression, dans l’idée de la mort. On ne reculera pas. On lira tout jusqu’au bout.
Habitée par la peur de disparaître, elle pratiquait l’écriture au quotidien comme pour apprivoiser l’abîme, « elle écrivait dans l’ordre des jours, sans revenir en arrière, sans corriger, sans effacer ; pour elle-même ; et, peut-être, bien qu’elle n’ait rien dit à cet effet, ni pour ni contre, pour être lue après sa mort », commente son compagnon Jacques Roubaud. Elle aimait la vie de loin, passionnément, mais sans l’impression d’y être ni d’en faire partie. Une lente mélancolie qui la renvoyait à sa propre solitude. Une absence à soi qui trahissait la connaissance d'états limites : "Plus de jours, plus d’heures, plus d’amis, un effacement simple de ma personne, s’accomplissant lentement comme une gangrène." La vie vécue comme une longue dérive...
D’origine canadienne, Alix maîtrisait aussi bien l'anglais que le français. D’emblée, le Journal entremêle les deux langues. Mais très vite, l’anglais s’impose à elle comme la langue de l’impuissance, de l’inavouable. Alix donne libre cours aux désarticulations, aux contorsions poussant le langage au bord du balbutiement.

Journal bégayé, magnifique, dément, quelque chose de noir… parsemé ça et là des photographies d’Alix, images spectrales de sa propre mort. Elle qui écrivait, « l’horreur vient le matin. Elle ne vient pas du matin, elle vient de la nuit, et arrive quand elle survit de la nuit. Quant au matin, le monde a gardé son visage de nuit », s’en est allé à la rencontre de sa propre mort un matin de Janvier 1983, un de ses jours glacials et cristallins de ce mois d’hiver, emportée par une embolie pulmonaire, alors qu’elle venait à peine d’avoir 31 ans.

Alix-Cléo Roubaud, Journal 1979-1983, Seuil, 1984 (réédition seuil 2009)
A voir sur disorder in discipline le film de Jean Eustache, les Photos d'Alix tourné en 1980.














21h30 rue de la Harpe le 5.X.80
pas de timbres

« Bon,je vais rester.Il fait froid dehors,je n’ai pas froid. La maladie, n’est pas une seconde nature,elle abolit toute nature.Reste, pour une sorte de permanence,des traces :photos, papiers,ordres.les conversations ne sont rien.la conversation est l’art de donner ce qui ressemble à une nature.Je te parlerai toujours trop ou pas assez ou mal, enfin c’est comme ça.
Que vas-tu faire de moi,ma grisaille,mon manque de consistance,mon désir de me taire le plus possible,par la photo par exemple.Ou pourquoi la photo ?parce qu’elle est fragmentée et que,comme dans les aphorismes, la fragmentation laisse voir les blancs entre les morceaux et c’est très précisément là.Peut-être une esthétique de la ruine…
Des peurs pour rien, mais après tout tant de choses pour rien et c’est ainsi. ce soir je ne suis/rien du tout mais je t’écris comme je peux, avant de me mettre au lit, malgré les délires de fièvre des deux dernières nuits j’aime ce lit

A très bientôt,à très bientôt
(non envoyée)


29.X.80

« well haven’t we been through it all over again.A night shifted between rooms and night walks and my drunkedness and you came to pick me up at three in the morning sitting on the ground in the court-yard rue Vd T and the great vagueness of hangover through which one reconstructs each ever maddening sentence.

Begin again.Forget the pain.remember I dragged you,unshaven,out of bed at five in the afternoon to listen to Basil Bunting and you were so happy and I was so proud that you belonged there.

Still the buzz in my ears : « it like with Carnap ! »

Bought ? yesterday.One swallowed in the bus yesterday after days of hunger and depression ;then a couple more before sleeping.Today was Jean’s film :a couple more to keep away stage fright and to stay abreast of Jean’s frightening dpression »


7.VIII.81

«- I don’t understand
-Neither do I.
In the kitchen,on the table, terrified, death smell,a dead dormouse somehow,gray,I am going to break down entirely,the part of me that carries on the game works automatically and is hollow,meanwhile the grey summer leaks away ant I shall be thirty soon and I panic,sheer,steep panic as I am terrified of killing myself,as I listlessly watch myself building up to it,not daring to tell Jacques nor anyone as blank August creeps up, my family far away and not a single photograph in months except the bleak via crucis with the final blank wall and nothing else except a window which should end the whole thing and thank God, the God who stares blankly on me through that window, thank God the window is only two stories high,so frightened I don’t dare go to the doctor.
Nothing is real time receding into timelessness. »



19.1.83

« Il me fallait une maladie mortelle,ou répertoriée telle,pour guérir de l’envie de mourir.De la manière la plus oblique,organique,lente,j’ai inventé,en quelque sorte,ma maladie. –et celle dont je guérirai. »

Friday, 17 February 2012

Quote














Pix : Fernell Franco, Interiores

"J'étais au beau milieu de la chambre en train de feuilleter un livre ahurissant dérobé à ma bibliothèque de fortune quand cette maudite chose, en traître, m'a saisi. Froid dans les vertèbres et approche d'une mort qui n'était que de la fatigue. J'ai réussi à m'étendre sur le dos dans le hamac et j'ai été, je men souviens, assailli de questions dont je n'ai jamais su qui me les posait. J'ai commencé par me demander qui j'étais, parce que je ne suis pas quelqu'un d'autre, puis j'ai répété mentalement, à l'infini, mon véritable nom, jusqu'à ce qu'il perde tout sens, à la suite de quoi il y a eu un grand vide blanc dans le quel je me suis installé sans violence et qui était l'être et le non-être."
Juan Carlos Onetti, "quand plus rien n'aura d'importance", Christian Bourgois Editeur, 1994. p.155.

Tuesday, 14 February 2012

Henri Rollin, L’apocalypse de notre temps, 1939 (rééd. Allia)




Paru l’année dernière en France, le (pas très bon) roman d’Umberto Eco Le cimetière de Prague avait pour toile de fond la rédaction des Protocoles aux Sages de Sion, le plus fameux faux antisémite de l’époque contemporaine - un thème qui n’est pas nouveau pour Eco, qui en parlait déjà dans un chapitre de son recueil d’essais de 1994, Six Walks in the Fictional Woods, qu’il cite dans son introduction d’un autre livre consacré au même sujet, The Plot, l’ultime graphic novel de Will Eisner.

Dans la volumineuse bibliographie qu’a suscitée ce texte méphitique (rien moins que 43 titres cités à la fin de The Plot), on trouve aussi les pavés touffus de P-A Taguieff et Histoire d'un mythe, le livre aujourd’hui classique de Norman Cohn - un nom que les amateurs de littérature subculturelle connaissent au moins pour deux autres raisons (il est l’auteur des Fanatiques de l’Apocalypse, histoire du millénarisme révolutionnaire qui fut l’une des lectures capitales de Vaneigem lorsqu’il appartenait encore à l’IS ; et il est le père de Nik ‘Another Saturday Night’ Cohn, qu’évoque Pornochio dans son récent salut à Felt). Mais, bizarrement, on ne trouve pas dans ces 43 titres L’apocalypse de notre temps, somme de 740 pages du journaliste (et agent secret) français Henri Rollin publiée en septembre 1939, saisie par les Allemands en juin 1940, qui sera la source principale de Cohn mais ne sera rééditée qu’en 1991 grâce aux éditions Allia de Gérard Berréby.

C’est un livre au parfum vieillot, issu d’une époque tourmentée, peuplée de cauchemars et de démons que Rollin s’efforçait de combattre avec pour seules armes son érudition méticuleuse et son souci maladif du détail. Sous-titré « Les dessous de la propagande allemande d’après des documents inédits », L’Apocalypse se présente comme un texte de circonstance, la riposte d’un patriote français à l’arme idéologique principale de l’Allemagne nazie - ce « mythe du mystérieux complot judéo-maçonnico-bolcheviste » que Hitler était allé récupérer dans les poubelles du tsar, et dont il fera la source capitale de l’eschatologie du IIIème Reich.

Pourtant, malgré son titre, l’ouvrage ne s’appesantit pas sur la philologie de ce monument du conspirationnisme antisémite ; Rollin ne remonte pas la généalogie des Protocoles jusque dans les œuvres d’Eugène Sue (Le Juif errant) et d'Alexandre Dumas (Joseph Balsamo) comme Umberto Eco, préférant intégrer l’histoire de leur fabrication et de leur diffusion dans une vaste fresque des relations diplomatiques secrètes entre la Russie, la France, l’Angleterre et l’Allemagne depuis la fin du XIXème siècle. Et son livre est ainsi un labyrinthe d’intrigues obscures peuplé de personnages troubles, tous réunis au service de l’écrasement de la liberté : professionnels de la manipulation policière comme Ratchkovski, le chef de la police tsariste à Paris qui commandera la réalisation des Protocoles, faux anarchistes provocateurs tel Azev, terroriste meurtrier rémunéré par l’Okhrana, agents d’influence aux menées retorses comme Elie de Cyon, calomniateurs stipendiés comme Edouard Drumont, pour ne rien dire de Henry Ford, des voitures du même nom, inventeur du 20ème siècle industriel et réactionnaire au dernier degré, qui introduisit les Protocoles aux Etats-Unis en 1920.

L’approche totalement dépourvue de romanesque de Rollin fait de toutes ces figures des agents uniquement mus par leur position au service de la réaction, ce qui donne à son récit un côté béhaviouriste manchettien où les automatiques auraient été remplacés par la calomnie imprimée, les fausses nouvelles et les bombes opportunes. L’antisémitisme n’est ici traité que pour ce pourquoi il était utilisé : un mensonge, bien sûr, mais surtout une arme, au service d’un but : la défense de la Sainte Russie obscurantiste contre le premier ministre libéral Witté (contre qui fut rédigée la version « originale » des Protocoles), la défense de l’ordre établi contre la vague révolutionnaire de l’après Octobre 1917, l’expansionnisme nazi.

Et parfois l’intrigue vire de Manchette à Adèle Blanc-Sec, lorsque Rollin ressuscite le petit milieu de mystiques frappés et de charlatans de l’occultisme qui jouèrent un grand rôle dans l’inspiration ou dans la diffusion des Protocoles. On y croise ainsi le mage Philippe, prédécesseur français de Raspoutine auprès de Nicolas II, Gérard Encausse, alias Papus, fondateur du martinisme et figure du Paris fin-de-siècle, le moine fanatique Serguei Nilus, dont le traité antisémite Le Grand dans le Petit, qui contenait la première version intégrale des Protocoles, fut l’un des trois livres retrouvés dans les affaires personnelles de la tsarine après son exécution, ou encore Léo Taxil, l’incroyable mystificateur dont les faux pamphlets anti-maçons abusèrent jusqu’au pape dans les années 1880-1890.

J’ai lu ce livre il y a près de 15 ans, avec une curiosité mêlée d’incrédulité devant l’incroyable destinée de ces thèses détournées d’un texte anti-napoléonien des années 1860 devenues la Bible (ou plutôt, comme le dit Rollin, l’Apocalypse) des antisémites du monde entier. Mais entre temps sont passés « l’il-n’y-a-pas-eu-d’avion-dans-le-Pentagone » de T. Meyssan et les faux listings de l’affaire Clearstream et, en le reprenant pour écrire cette chronique, je me rends compte que c’est aussi de notre époque qu’il parle. Et que, si cette histoire invraisemblable est une fantastique matière à fictions, elle est aussi la démonstration du pouvoir dramatique que la fiction peut avoir sur la réalité. Car - et c’est que souligne pour sa part Eco lorsqu’il en dévoile les ressorts de roman feuilleton - qu’étaient au fond Les Protocoles aux Sages de Sion, sinon une histoire inventée, une fiction, dont ses auteurs firent une arme mortelle ?

Marc Behm, La reine de la nuit, 1977

ça commence comme ça:

"Je hais les meubles et les clowns.
Mon père m'a emmené au cirque, une seule fois, en mai 1922, et nous sommes ressortis presque immédiatement. Tout était si consternant. Et les clowns tellement macabres!
Et après la disparition de ma mère, en mars 1925, on a à peu à peu jeté toutes les chaises, armoires, tables, tabourets et chiffonniers jusqu'à ce que la maison soit pratiquement vide.

J'ai commencé à fumer à onze ans. des Wings, une marque américaine. Herr Dorpmuller nous en donnait chacune un paquet, à Lisa et à moi, chaque fois qu'on le laissait nous emmener dans son arrière-boutique de la Ludwigstrasse. On déboutonnait notre corsage pour lui montrer notre gorge et il se teanit là, devant nous, ses mains en mouvement dans ses poches, grognant et reniflant.
On s'y rendait le lundi et le vendredi.
Puis Lisa est partie à Dresde. Comme je redoutais de l'affronter seule, j'ai arrêté de fumer.
Lisa s'est pendue à Berlin, en 1945."

et ça ne s'arrêtera pas.
Pour son premier roman, Marc Behm fonce dans la grande histoire comme d'autres dans un mur. Pied au plancher. Aventures, tortures, pornographie et croix gammées, tous les ingrédients sont là pour perpétuer une tradition littéraire née des charniers: la nazisploitation. On y reviendra.

Marc Behm, La Reine de la nuit, traduit par Nathalie Godard, Rivages, Paris, 1998

Monday, 13 February 2012

quote

'I believe that banking institutions are more dangerous to our liberties than standing armies. If the American people ever allow private banks to control the issue of their currency, first by inflation, then by deflation, the banks and corporations that will grow up around [the banks] will deprive the people of all property until their children wake-up homeless on the continent their fathers conquered. The issuing power should be taken from the banks and restored to the people, to whom it properly belongs.'

Thomas Jefferson (attributed).

Saturday, 11 February 2012

Quote


"L'arrête était atteinte. le glacier vaincu ! Et il était midi...
D'abord ce fut l'épuisement qui domina. Il s'assit, s'allongea, ce qui était fort aisé sur les plates-formes rocheuses horizontales, larges d'un mètre et sèches, qui séparaient les dernières pentes adoucies du névé des précipices de la face sud.
Un grande chaleur, vraiment, se répandait au creux du rocher. Il avait ôté ses lunettes fumées, il but un coup, bourra sa gourde de neige et la coucha près de lui. Maintenant, à mesure que revenait le calme, s'éveillait la conscience, et, il en convenait lucidement, il était tombé dans un piège.
Car redescendre par le glacier, un glacier de ce genre, dans la neige à présent ramollie, et seul, il ne pouvait en être question aujourd'hui, c'eût été la mort à peu près assurée. Si, comme c'était prévu, il avait gravi le sommet de droite, (en escaladant deux à trois cent mètres de rocher difficile) et s'il était revenu de même (les autres voies de ce sommet étaient toutes plus dures et plus longues), la question fût demeurée identique : comment redescendre de l'arrête ? A gauche, elle se poursuivait sur une centaine de mètres, formant quelques brèches mais dans l'ensemble, horizontale et viable ; ensuite, elle s'élançait verticalement en un système de tours apparemment inescaladables et se terminait Dieu sait où. (Ull manquait d'informations à ce sujet car il n'existait à l'époque aucun guide pour cette partie des Alpes ; en tout cas, Ull n'en avait pas trouvé et s'était efforcé de rassembler des renseignements à partir de diverses publications.) Il ne restait donc plus que la face sud.
Elle avait l'air terrible".

FELT, the Felt Book, 1979-1989

« Not that many people heard it » écrit Paul Stanley dans la préface. Un euphémisme. La parution d'un Felt Book est une anomalie en soi, en regard des chiffres de vente de Felt à travers le temps. Mais c’est toute l’existence de Felt qui vaut pour anomalie : la fierté blessée de Lawrence, renforcée à chaque disque, au fur et à mesure que ses rêves de star (être Bowie ou rien) s’encastraient dans le mur de l’indifférence générale. Son exigence. Ses lubies capillaires (virer sur le champ un des membres du groupe sous le prétexte qu’il était frisé ou châtain), Sa logique folle – qui lui fit arrêter le groupe au moment même où ça aurait pu décoller un peu, sur la beauté amère d’une série de chiffres parfaits : dix albums et dix singles en dix ans. Sa peur maladive que quelque chose ne vienne contaminer ses rêves de pureté absolue. Son horreur du présent (forever divorced from reality).

A ce prix, je peux compter autour de moi pas moins de dix fans de Felt, autant de filles que de garçons, et je sais que d’autres –magiques- que je lis sans jamais les avoir rencontrés sont plus atteint que moi encore par le cristal de cette pop un peu maudite qui trouvait son éclat dans le dégoût.
Pour chacun d'entre eux, le FeltBook est arrivé par la poste ce matin. Il est rare (1000 ex, signés de Lawrence, disponibles chez Gibert ou ici) et beau, comme il se doit. Plus encore, je le trouve émouvant. On pourrait presque, en le feuilletant, entendre la mélancolie engorgée de Lawrence. Sans doute aussi pourrais-je y croiser le fantôme de mes années New Rose/Danceteria. Ou encore le fantôme de tous ceux qui ont frôlé d'un peu trop près le concept d'adolescence au plein coeur des années 80.

Évidemment, le fétichisme ahurissant dont Lawrence a toujours fait preuve nourrît de part en part ces 175 pages de photos - pas une qui ne calme sur le champ la moindre tentative de faire aujourd’hui une série mode qui ait du sens (ho boy, ce pantalon quasi chino p.106 ! et cette double page, p.146-147, où Felt est résumé à six chemises accrochées à leurs cintres). Tout ici est parfait, exténuant de classe - Lawrence, où l'itinéraire d'un jeune homme pauvre se sortant de sa condition par le maintient dans la tourmente d’une élégance à toute épreuve.
Comme les superstars de la Factory qui mesuraient leur suprématie à l’approbation de quinze personnes dont l’avis comptait plus que les moqueries du reste du monde, Lawrence a traversé dix années de désert Felt en laissant les photographes faire leur travail : capturer sur sa triste mine anémiée la légende indie en train de s’écrire. Persuadé qu’un jour un tel livre existerait, il a tout consigné : la liste de la maigre poignée de groupes amis dans lesquels il retrouvait quelque chose de son exigence de paria (The Fall, Echo, Prefab Sprout, Orange Juice, Pale Fountains), les héros -Scott Walker ou Laura Nylo - qu’il se découvrait; les films fondateurs (Christiane F, Pixote ou Contes de la folie ordinaire) et quelques livres nourrissants ses rêves (tiens, il y a quasiment tout Kerouac, la bio d’Edie Sedgwick, le I’m still the greatest says Johnny Angelo de Nik Cohn). Et puis, forcément, il y a ces étoiles contre qui se mesurer : Nastassja Kinski, Penelope tree, Esther Ofarim - ce genre. Sur la dernière image, il baisse la tête et ferme les yeux. Il tient dans ses mains une édition usée d’un roman de Herbert Gold : The man who was not with it.
Tout est dit, alors.



Felt, First Third édition, London/Paris, 2012