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Wednesday, 7 September 2011

Rodrigo Fresan, Mantra, 2001

Bolano, qui jusqu’au bout tenait Fresan pour son (dernier) ami, considérait les pages sur Black Hole "le catcheur existentialiste" comme les meilleures de Mantra. Mantra? Une « promenade dans l’abîme » qui était prévue, à l’origine, pour être une description de Mexico DF destinée à une collection de guide littéraire. A la place, cinq cent pages hallucinées, péyoltées, découpées en trois parties : une évocation de Martin Mantra enfant, jouant à la roulette russe à son premier jour d'école ; puis un abécédaire de 300 pages où la ville est révélée à coups d’idées et de personnages indignes et sauvages; et enfin un remake Kraftwerk de Pedro Paramo, le chef d’œuvre sablonneux de Juan Rulfo. L’ensemble a quelque chose d’assourdissant, en plus d’être une tentative vertigineuse de parler le Langage International des Morts (où comment placer l’esperanto là où il n’y a plus d’espoir).


«Blue Demon et El Santo n’apprécient guère ma popularité croissante. Ils me proposent des films, des bd, des femmes, me demandent de les accompagner à la Casa Mascarada, un tripot mal famé fréquenté par des catcheurs qui, après les combats, se bagarrent avec des femmes vénéneuses. Je refuse. Je ne me justifie pas. Comment leur expliquer que je suis un existentialiste ? C’est ainsi que je deviens sans le vouloir une autre option éthique et esthétique dans le monde de la lutte. J’arrive sur les lieux du combat, je fais mon travail, je gagne puis je disparais. Les Journalistes et les vedettes me poursuivent comme des limiers en chaleur. Je ne leur accorde aucune attention. Je ne me prête pas davantage aux clowneries auxquelles se livrent des catcheurs comme Eau de Toilette, qui monte sur le ring drapé dans un vaporeux peignoir en soie et asperge de parfum les yeux de ses rivaux. Je choisis mes combats et mes ennemis parce qu’on est aussi dangereux et terrible que les adversaires contre lesquels on décide de lutter. J’entre dans le DF et j’en sors, je fais des allers et retours à Rancheras Nostalgicas. Je m’y marie et j’ai un fils. Ni elle ni lui ne savent qui je suis. Ils ignorent mes activités dans la grande ville. Ils croient que je suis une sorte d’employé administratif des chemins de fer et que je sillonne tout le pays pour les besoins de mon travail. Une sorte de voyageur de commerce ou de superviseur, peu importe. Ils ne posent pas beaucoup de questions. Les années passent, et avec elles les nuits et les combats. Quand je rentre à la maison, le corps marqué et en boitant un peu, je dis par exemple à ma femme et à mon fils que je me suis fait attaquer en contemplant à Querétaro un coucher de soleil de la couleur d’une rose du Bengale. Un jour, distrait, j’oublie de ranger ma valise. Mon fils l’ouvre, découvre mon masque et mon maillot. Il sort en criant, fou de joie, agitant les bras dans tous les sens et bondissant, mais il n’a pas le temps de révéler mon secret car un camion qui transporte des limonades Chaparrita lui roule dessus et l’envoie au ciel, le visage éclairé par un sourire pétrifié et innocent que même la douleur n’a pu effacer. Je récupère son corps sur la chaussée. Je le lave, je le peigne. J’emporte son petit corps brisé chez le photographe de Rancheras Nostalgicas pour qu’il fasse le portrait de cet angelot défunt. Au cimetière, je paye des pleureuses et j’embrasse ma femme, qui ne cesse de pleurer gratuitement. Je vais dans ma chambre, met mon masque et endosse mon maillot. Je sors par la fenêtre pour ne plus jamais revenir. Je me sens plus existentialiste que jamais. Je loue une chambre dans une pension proche du Zocalo. C’est là que me parvient une lettre des avocats du français, m’apprenant qu’il m’a laissé un peu d’argent et une maison en France, dans un village appelé Chansons Tristes. L’argent est destiné à financer mon prochain film, «un film de lutteurs masqués, mais du genre existentialiste avec une esthétique Nouvelle Vague», précise le français dans ses dernières volontés. Va savoir ce que cela signifie. Je vais voir des films de Godard à la Cinémathèque. Je n’y comprends pas grand chose.»
(p. 183-184)

Rodrigo Fresan, Mantra, Traduit par Isabelle Gugnon, Passage du Nord-Ouest, Albi, 2010