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Saturday, 23 January 2010

James Agee, Brooklyn existe, 1939

Le type de la librairie m’avait demandé de passer le 21 janvier. Le 19, je faisais déjà le pied de grue. Appelez ça du harcèlement, et après tout peut-être... mais un inédit du scénariste de la Nuit du chasseur sort en France, et c'est un évènement pour moi. Titre: Brooklyn is... Un article de 1939, une commande, comme souvent avec Agee... Et au final refusée, comme souvent avec Agee. Et par le même magazine Fortune qui en 1936, déjà, n'avait pas voulu publier pour mille et une mauvaises raisons (un nombre de feuillets excédant 10 fois la commande, une férocité de ton, un ensevelissement de l'information sous un vortex de description à vous donner le vertige) la précédente enquête de James Agee et du photographe Walker Evans sur les métayers du Sud des États-Unis en proie à la Grande Dépression : Un gros machin de 450 pages qui dormira jusqu’en 1941 chez un éditeur avant de finir par sortir sous le titre de Louons maintenant les grands hommes… et devenir instamment le point de départ de toute une littérature américaine - qui court de Kerouac à William S. Vollmann - arrimée au reportage, le cahier de notes rempli sur place pour que ressorte davantage la tension d’une forme désormais écartelée pour toujours entre documentaire et mythologie.
Fortune magazine n’a pas non plus voulu de ce Brooklyn existe. Et on imagine leur tronche quand Agee, 30 ans, encore méprisé, leur a rendu ça en guise de reportage : 50 feuillets de poésie scandée, une seule phrase à l'intérieur de laquelle est venue s'enchainer une suite de segments retenus par une ponctuation tendant vers l'infini, une ponctuation qui ne connaît plus que les points virgules (;) et les deux points (:). Qui sur la page dessine un long mouvement panoramique infini prenant dans son filet des images furtives d’une vie anonyme, grise, charbonneuse.
La rue, les rues - Brooklyn excite. Là, devant "les kilomètres et les kilomètres d'une jungle de terres désertes, de petites usines, d'habitations bon marché", la rythmique Agee rejoint l’instantanéité des clichés de Walker Evans. Lequel est le plus photographique des deux, l'homme au stylo ou celui à la caméra? Quelle différence, puisque dans un cas comme dans l'autre, il s'agit de (faire) voir... Agee va jusqu'à évoquer "les images projetées sur la rétine": il est une caméra en marche, un homme-machine. D'ailleurs, pour explorer Brooklyn, les gens de chez Fortune l'ont escorté cette fois non pas d’un photographe mais de deux autres journalistes (comme si Agee n'était plus assez journaliste lui-même)... deux petits snobinards éduqués et racistes dont Agee (qui faisait tout pour oublier qu'il sortait de Harvard) se moque tour à tour dans son texte, histoire d’armer sa psalmodie contre une caste. S'il n’est définitivement plus du coté de la rédaction, de ceux de Manhattan et du dédain, où se situe-t-il ? Chez les métèques de Brooklyn (où il vient juste de s'installer avec sa nouvelle femme) ? Non plus. Non, il s'est inventé une position de chasseur à longue vue qu'il théorisera trois ans après, quand devenu critique de cinéma il énoncera pour principe premier «Ne jamais m’excuser de ce que mes yeux me disent». Comme si, armé de cette confiance en son aptitude à instantanément tout retranscrire, tout enregistrer, tout capter, tout photographier du regard, il inventait en direct une "écriture photographique". Donnant sur quoi? Sur une Amérique complètement mixte (juifs, blacks) qui campe dans Brooklyn éparpillée en une multitude de zones imperméables, fauchées, minuscules et autarciques. Au-dehors comme autour : le mépris.

«Ou Carnasie, ce cul du monde, la risée de Brooklyn, son extrême limite ; désolation, abomination, les maisons réduites à rien du tout, le sable désert, le cabaret délabré avec l’enseigne « La fille que vous amenez est celle que vous raccompagnez », au milieu du silence dévastateur, le nouveau cabaret et ses décorations brillantes, disposées par des hommes ambitieux ; le long de la dernière rue, les auvents et, à l’entrée, un petit immeuble récent, en brique, le rez-de-chaussée occupé ; la rangée de plaques sombres qui, de l’autre coté d’un petit parc, font face au soleil déclinant et à la terre dénudée, l’air de dire : « En fait nous n’avons pas vraiment réussi dans la vie » ; (…)"

James Agee, Brooklyn existe (Brooklyn is), traduit par Anne Rabinovitch, Christian Bourgois, collection Titres, 2010