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-But if you'd rather watch a movie, you're also welcome at
Disorder in Discipline-



Friday, 10 June 2011

David Pinner, Ritual, 1967.


Je ne
vais pas m'etendre sur ma longue absence. Pas d'excuse, meme si je ne pouvais pas vous laisser en de meilleures mains.Ca va, Ca vient... C'est toujours comme ca chez moi...

La creation des D in D en temoigne, on a toujours ete convaincu d'un certain lien entre gout musical et gout litteraire/cinematographiques. Et un peu enerve par le manque d'eclairage editorial sur ces connexions.

Je ne vais pas le cacher, la reedition de bouquins ou de films est un vieux reve, et j'ai toujours pense que le faire sous l'etiquette d'un label de disques ne serait pas la pire des idees.

En tombant par hasard sur cette reedition de Ritual (je cherchais une copie depuis un moment-trop cheres), Je me suis senti moins seul. Car c'est exactement cette optique que partage Finders Keepers avec cette premiere Forgery. Je ne suis qu'a moitie etonne que ce soit eux qui saute le pas, on connait bien la rage archiviste de leurs compilations. Mais chapeau bas a Andy Votel pour ne pas sortir un livre sur la musique.

Quelques mots sur le livre quand meme. Ritual de David Pinner est surtout connu comme le texte qui inspira Wicker Man (plus d'infos dans la jolie preface de Bob Stanley, ex-Saint Etienne). Si j'ai toujours trouve le film surestime, le bouquin meritait lui tellement cette resurrection. Ecrit en 1967, il demonte, charcute, noircit au fusain la campagne anglaise de carte postale via un curieux melange: onirisme, terreur pure, mechancete acide, provocation crue, vulgarite pulp... Le cliche vaut ici le coup: un ton et une atmosphere unique.

En dire plus sur la trame gacherait le plaisir. On espere que l'intitiative fera suite, en Angleterre mais surtout en France, ou des tonnes de perles attendent desesperement une traduction. Si un editeur lit ces lignes et se sentirait tente par une collection 'Discipline in Disorder', il ferait beaucoup d'heureux. Parmi les curateurs certes, mais, je prends le pari, chez les lecteurs (la demande est la) aussi.

Voila, c'est dit. On peut toujours rever. Et puis on peut aussi se dire qu'on suivra l'exemple de Finders Keepers en finissant par le faire nous meme. A bon entendeur...

'The oak tree was very old. One of its lower branches had been recently snapped off. And some five feet below, a monkey's head and three garlic flowers had been fastened to the trunk by a hat pin. Yet the little girl, who was asleep in its shadow, seemed unaware of the tree or its strange decorations. She did not even notice a rook shuttling towards her. She noticed nothing as the blood whispered between her front teeth and slid down her throat. Soon it streaked into her corn hair but she still noticed nothing. and she wasn't asleep. Diana Spark was eight years old and very dead.'

(P.1, les premieres lignes)


David Pinner, Ritual, Finders Keepers Forgery, London, 2011.

Thursday, 26 May 2011

Didier Eribon, Retour à Reims, 2009

Je n’ai pas saisi tout de suite, à sa sortie il y a deux ans, que c’était là un des livres les plus grands qui ait été écrit en France/sur la France.
Jusqu’à avant-hier, je pensais qu’il s’agissait d’un roman (ce pourrait être aussi bien le titre d’un film), ou d’une petite biographie. C’est un immense livre de philosophie politique. Ou encore la seule façon de (bien) faire de la sociologie, en 2011. Eribon, prof à Amiens et à Berkeley, biographe de Foucault, meilleur intellectuel de ce coté-ci de l’Atlantique à avoir traité la question gay, n’a jamais été althusserien (il s’en explique formidablement bien, au deux tiers du livre), lui qui lui a toujours préféré/opposé Sartre. Pourtant, davantage qu’aux Mots, c’est à l’Avenir dure longtemps, l’incroyable autobiographie d’Althusser que l’on songe ici (la folie furieuse en moins). Althusser avait fait du récit de sa vie une construction psychanalytique. Quand Eribon fait de son retour à Reims, quelques jours après les obsèques de son père, auxquelles il n’a pas voulu assister, la coupe sociologique et intime d’une France, ouvrière (mère femme de ménage, père ouvrier puis agent de maîtrise, famille traditionnellement raciste et homophobe, votant autrefois PC, puis aujourd’hui pour le FN ou pour le représentant arrogant d’une bourgeoisie des affaires), d’où il est issu et contre laquelle il s’est constitué. Une classe sociale regardée pour une fois sans cette mythologie (rance) qui continue de l’accompagner (la dispute entre Ranciere et Eribon). Une classe ouvrière questionnée sous un jour qui n’est plus celui de règlement de compte ou de la fuite éperdue mais celui de sa résistance : comment arrive-t-on à résister à ses origines ? Qu’est-ce qui, de ces origines, résiste encore en nous ?
Classes, identités, trajectoires : Où à quel moment un garçon devient un sujet, son propre sujet, son propre minoritaire, en se coupant des habitus de son milieu, en les empêchant (et à quel prix) de jouer leur rôle - lequel consiste le 3/4 du temps à nous faire faire du surplace. Où quand tout pourrait tenir en une phrase de Sartre, dans son livre sur Genet : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous. » Le genre, c’est compliqué, a toujours eu l’habitude de nous dire Elisabeth...

Retour à Reims est le récit de ce « travail de soi sur soi ». Écrit dans une langue volontairement limpide - ce serait le contre-sens total de ce livre que de se montrer excluant dans son écriture, quand sa morale l’amène, au contraire, à regarder sa trajectoire de vie depuis l’instant où plus rien, y compris la famille, y compris la classe honnie, y compris le père haï, ne saurait être écarté. «Ce à quoi l’on a été arraché ou ce à quoi l’on a voulu s’arracher continue d’être partie intégrante de ce que l’on est.» Oui (ou hélas, oui).

Je ne suis pas à 100% certain de savoir situer Reims sur une carte de France, il m’a pourtant semblé que ce livre, à plusieurs reprises, me racontait : les mauvaises études dans les mauvaises facs, pour bien se rassurer de n’être jamais légitime en rien… et puis le temps impensable qu’il faut pour être capable un jour de prendre la parole, et pire la prendre « en toute légitimité ».
Qu’on se rassure : Retour à Reims fait le même poignant effet de miroir à tout le monde : à Bazooka, à Olivier, à Laurent, au jeune mec de la librairie qui me l’a vendu, mardi. Le hasard veut même qu’il parle aussi de la séquence politique dans laquelle nous venons d’être précipités (cf. le passage sur les femmes de chambre sur lesquelles les maîtres avaient usage d’exercer leurs abus de pouvoir). Tout cela parce qu’Eribon refuse l’assujettissement dans lequel l’époque nous enfermerait bien volontiers. Une fois encore, un des livres les plus importants de ces derniers mois, provoquant un attachement fou.


«On n’est jamais libre ou libéré. On s’émancipe plus ou moins du poids que l’ordre social et sa force assujettissante font peser sur tous et à chaque instant. Si la « honte est une « énergie transformatrice », selon la belle formule d’Eve Kosofsky Sedgwick, la transformation de soi ne s’opère jamais sans intégrer les traces du passé. (…) Par conséquent, on se reformule, on se recrée (comme une tâche à reprendre indéfiniment), mais on ne se formule pas, on ne se crée pas.» (p.229)

Didier Eribon, Retour à Reims, Librairie Arthème Fayard, 2009, réédition poche Flammarion, Champs essais, 2010, 248 pages.

ps: voir aussi le site personnel de Didier Eribon

Friday, 6 May 2011

20 ans, Je hais les jeunes filles. Editions Rue Fromentin, 2011.

Avoir 20 ans dans les années 90 c’était lire 20 ans. Pour la première (et sans doute la dernière) fois de l’histoire de la presse féminine française, un journal ne nous mentait pas, ne nous promettait pas le bonheur éternel contre l’achat d’une paire de ballerines, mais nous disait frontalement que si l’on était petite, grosse et moche… et bien on allait en baver.

20 ans, dirigé sur une décennie (1993-2003) par une femme, Isabelle Chazot, était écrit principalement par des hommes à la plume acérée (Simon Liberati, Alain Soral - et oui… -, Laurent Bon, Diastème, Frédéric Chaleil…) qui avaient décidé d’appliquer une méthode bien à eux pour traiter nos problèmes d’acné et de cœur : celle du lance-flamme. Avec des articles cinglants, désespérés, d’un humour ravageur comme Je hais les jeunes filles, l’amour c’est l’enfer, que dire lorsqu’on n’a rien à dire ? La tyrannie du second degré, Le vice vaut-il d’être vécu etc. 20 ans nous a simplement appris à rire d’un destin forcément funeste (vieillir, mourir, épargner, vivre en société…) et à se méfier des faux-semblants comme des idées reçues. 20 ans ne nous prenait pas pour des connes et c’est pour cela qu’on le lisait au lieu de le feuilleter. Sous l’influence de Michel Clouscard (le capitalisme de la séduction) et de Michel Houellebecq (qui venait de publier Extension du domaine de la lutte), 20 ans était un mensuel unique, à la fois féministe et moraliste, contre la dictature de la mode, de la jeunesse et de la célébrité, revisitant le marxisme du point de vue de la poitrine de Pamela Anderson. Lire aujourd’hui cette anthologie du magazine, où la parole est donnée à ses créateurs comme à ses lectrices, nous replonge avec violence dans notre passé. Nous étions à la fac, nous lisions Proust et Infos du monde, nous découvrions la techno, la drogue et les garçons. Nous avions le pressentiment que l’avenir serait sans pitié et nous avons sans doute pleuré le jour où Kurt Cobain s'est flingué. Nos parents avaient eu 20 ans en 1968, nous avons eu 20 ans en 1994.


La Grâce

Eugène Mansfield et Yvon Marie-Saint

20 ans, mai 1994.


Fille de l’élégance et de la facilité, la Grâce ne se laisse pas facilement définir, même si tout le monde est d’accord pour la reconnaître. Telle l’auréole lumineuse qui nimbe le front des saints dans les peintures anciennes, elle est quasiment visible à l’œil nu. Généreux et souverains, les « grâcieux » règnent dans l’existence, sans violence et sans peine. Car la Grâce ne se gagne pas et ne s’achète pas non plus. Elle se donne au premier venu pour mieux se refuser aux gens sérieux qui la mériteraient par leur travail ou leur pouvoir d’achat. Madonna aura beau faire, s’efforcer, investir, aucun faiseur de clip ne lui donnera jamais l’évanescence de Marilyn dans Something’s Got to Give. Parce qu’elle ne s’obtient pas au mérite, ni à l’ancienneté, la Grâce est immorale et déplaît aux gens moraux. Un spécialiste, surnommé le « docteur de la Grâce », le théologien saint Augustin, a bien résumé le problème dans cette phrase célèbre : « Nous savons que la Grâce n’est pas donnée à tous les hommes. » Repise et commentée par le Hollandais Jansenius et par Pascal dans les Provinciales, cette phrase a été à l’origine de la dispute entre jésuites et jansénistes. Les jésuites préférant, comme Madonna, miser sur le salut par le travail.

Un cadeau du ciel donc. L’avoir de son côté facilite la vie quotidienne et rend supportables toutes les conditions. De caractère souvent nonchalant, le vrai gracieux va aux galères sans se salir. Il peut même se permettre de rater sa vie en beauté. L’échec est pénible à celui qui a quelque chose à se prouver.Qu’importe à l’enfant chéri des dieux de se retrouver serveuse dans une gargote à Istanbul, comme une princesse russe de Paul Morand, ou vendeuse de prêt-à-porter après avoir été star hollywoodienne comme Giene Tierney. Quand on naît gracieux, on n’est pas prétentieux. Et on a parfois ainsi raison de l’adversité, puisque c’est en faisant son petit boulot de bonne grâce que l’ex-héroïne de Laura rencontra son dernier mari : un milliardaire texan !

Chez nous – les banals-, elle s’envole et elle revient. Les jours avec, nous nous sentons irrésistibles. Les jours sans ressembleraient plutôt à des lendemains de cuite. Quel est donc cet anabolisant, inclassable dans un tableau médical, qui nous rend plus forts et nous fait passer sans efforts une barre qui demain peut être redeviendra inaccessible ? Mystère. Inutile de demander aux abonnés, car ce ne sont pas ceux qu’elle touche qui en parlent le mieux. Superstition, modestie, bêtise, ils font semblant de la trouver naturelle. Alors qu’elle est évidemment surnaturelle.


20 ans, Je hais les jeunes filles, 20 ans magazine, anthologie.Ouvrage coordoné par Marie Barbier Editions Rue Fromentin, 2011.

Sunday, 1 May 2011

Miroslav Tichy, Catalogue ICP New York 1960-1995; Gerrit Petrus Fieret, Foto en Copyright vol.2, 1965-1975

Deux très grands, très troublants, érotomanes. Tout d'abord, Miroslav Tichy, archétype du clochard céleste, art brut superstar abrité dans une cabane insalubre en Moravie (mort-à-vie ?), fabriquant lui-même ses appareils photos à partir de conserves, ponçant ses lentilles avec de la cendre et du dentifrice, rodant dans Prague, inoffensif et tremblant : il passait ses après-midi à photographier des femmes, aperçues de loin dans la rue, suspendues au feu rouge, saisies au moment où elles prennent appuient sur leur jambe pour entrer, toute jupe retroussée, dans une voiture. Ou l’été, en bord de lac, en maillots de bain deux pièces. Femmes anonymes et inaccessibles, dégageant une aura sensuelle dont il avait décidé tout seul de se faire le capteur.
Tichy marchait sur ses œuvres, les laissait traient par terre dans sa cabane pue-la-pisse, taudis parsemé de tirages uniques prenant la poussière, la saleté. Il vivait avec ça : ces quelques centaines de clichés tirés sur du papier jauni pour seule rampe d’une existence de loque faisant le zigzag entre le caniveau et le sublime. Le même miracle artistique a été répété sur des années sans que personne n'en sache rien (jusqu'en 2004, quand Harald Szeemann exposa son incroyable découverte à Séville). On ne sait même plus s’il faut, devant cette ignorance, accuser la chape de plomb du communisme : il semblerait que Tichy se soit enfermé tout seul, enlisé volontaire dans son obsession, face à ces femmes devant lequel il se tenait à distance, apeuré : voyeur en même temps qu'innocent. Dans ses photos, la femme nage dans le flou - comme si elle n’avait jamais été qu’un mirage à coté duquel il lui était interdit de s’asseoir. Dans le catalogue publié par Steidl pour l’expo à l’ICP de New York en 2010,avec des textes de Nick Cave et Richard Prince!, catalogue mille fois supérieur dans ses tirages à celui publié par Beaubourg en 2008 (quelle ironie : se faire rattraper par le succès à 82 ans et mourir à 85 ans), on note que sur certains tirages, il repassait les silhouettes -les mollets, les haches- au crayon à papier. Caressant d’une mine ses petits fragments de paradis.

A découvrir de toute urgence, dans la même veine pauvre, brute, folle, Gerrit Petrus Fieret, surnommé par certains le Tichy Hollandais, parce que basé à La Haye. Parce que cloche, lui aussi, ou semi cloche. Parce qu’obsédé total. Et le même génie brut dès qu’il s’agit de prendre en photo le visage ou le corps d’une fille. La même négligence après, des taches de rouilles sur certaines images, des bords mangés par la lumière, ces centaines de clichés développés mais comment? dans quelle bassine? mélangés à quelle eau de vaisselle ? Entre 1965 et 1975, G.P. Fieret tamponnait systématiquement ses tirages de son copyright: GP Fieret PO BOX 117. Den Haag. Holland.– on voit bien que ce n’est pas la photo qui est ainsi assignée à son propriétaire, mais l’instant d’intense sensualité à partir duquel est née cette photographie. Cet instant là,avec cette fille là, lui appartient à lui et à lui seul : il nous en cède la reproduction. C’est tout le hors champ de cette pose qui est tamponné, territorialisé. Fieret, comme Tichy, est mort dix minutes avant la reconnaissance internationale. Jusque là, seuls quelques collectionneurs hollandais savaient, pour lui en avoir commandé, qu’il vivait du commerce de photos licencieuse. Est-ce pour cela que son œil voit moins flou que celui de Tichy ? Il est moins rongé par la panique. Il est plus entreprenant. Ses photos sont celles d’un type que la caméra protège, ou excuse. Il sait qu’il n’a pas la tête qui autorise à capturer ses filles là, sublimes, (quand lui faisait presque peur), mais il sait aussi que la photographie l'a quand même choisi pour héros, la grâce lui est tombée dessus - Quasimodo, collectionneur de beauté.


Gerrit Petrus Fierret, Foto en copyright volume 2, Uitgeverijvoenoot fotomuseum Den Haag,Hollande, 2010

Miroslav Tichy, International Center of Photographie, New York, Steild, 2010

Tuesday, 26 April 2011

Ian Hoare & others, The Soul Book, Methuen Paperbacks 1975



On n’écrit pas de bons livres sur la musique sans avoir la foi. Yves Adrien l’a/vait, Nik Cohn en rêvait, Lester Bangs n’était jamais meilleur que lorsqu’il faisait semblant de ne plus l’avoir, Nick Tosches la déguisait sous une avalanche de faits et de détails crédibles, façon St Thomas. Plus près de nous, Kodwo Eshun, avec toutes ses préciosités de pseudo-shaman à lunettes, l’avait aussi, à une certaine époque, et Dave Tompkins n’a pas pu écrire son étrange histoire du vocoder à travers les âges sans elle. La foi ? mais la foi en quoi ?

Mais en la musique, bien sûr. En sa force, en sa magie, en son mystère - en quoi d’autre ? Chez tous, on retrouve chevillée dans leurs textes et leur écriture cette croyance un peu naïve et pourtant démontrée par l’exemple qu’une chanson peut changer une vie, qu’un disque 45 tours vaut autant qu’un livre de 450 pages pour soulever une société ou, plus simplement, qu’un peu de notre condition humaine, à nous, chacun personnellement, est contenu dans ce morceau tout juste entendu à la radio et composé l’année dernière ou il y a 80 ans, à deux rues d’ici ou à 10 000 kilomètres de chez nous.

Ceux qui ont écrit ce Soul Book dont il ne doit pas beaucoup circuler d’exemplaires en France aujourd’hui (le livre n’est pas traduit et n’a pas été réimprimé depuis sa sortie en 1975) possédaient cette qualité : ils avaient la foi dans ce dont ils parlaient (en l’occurrence et pour faire simple, la soul, de 1960 à 1975) ; et ils l’avaient d’autant plus qu’ils étaient à la fois les seuls et les premiers à le faire ainsi - sans référence autre qu’incidente au rock’n’roll ou à la musique blanche, contrairement aux grands livres pionniers du genre, le Awopbopalopbamboom de Nick Cohn et le Sound of the City de Charlie Gillett : ils écrivaient sur Clyde McPhatter, sur Al Green, sur le Philly Sound, depuis cet angle mort honteux où la critique rock classique avait rejeté les artistes noirs américains qui ont pourtant inventé la musique des faux et vrais dieux devant lesquels elle préférait alors se prosterner (Springsteen, Dylan, les Rolling Stones, les Beatles repreneurs de Motown).

Ce livre n’est cependant pas un livre de connaisseur, de fan pour les fans. Découpé en cinq essais thématiques, il embrasse (presque) toute la diversité des dérivés du R&B et du gospel des années 1960 et du début des années 1970 : il redonne aux déjà oubliés à l’époque Little Willie John, Hank Ballard et Clyde McPhatter la place qu’ils méritent aux côtés des Ray Charles et Sam Cooke, il raconte Motown sans légende ni mépris, il s’arrête à Memphis et Muscle Shoals avant de passer à La Nouvelle Orléans et Miami, et - dans le meilleur chapitre du livre - il décortique les lyrics des chansons de soul, des poétiques miniatures de Smokey Robinson aux doubles sens lascifs et sombres des albums des années 1970.

C’est toujours convaincant, bref mais jamais trop, et cela donne envie de découvrir ou d’écouter des dizaines de disques, des centaines de chansons. Et les erreurs de perspective de la fin du livre, lorsque Clive Anderson fait de Bobby Womack et de Millie Jackson le « futur » de la soul music en route vers les années 1980 (la disco, George Clinton et Michael Jackson passeront par là), ne font que donner à ce petit livre une patine d’authenticité qui n’en rend que plus pertinents le reste de ses développements.






A ranger à côté du Sweet Soul Music de Peter Guralnick. Et, bien qu’épuisé, le livre est trouvable pour rien sur internet (je l’ai vu à 0,01 £ sur le site britannique d’Amazon).

Wednesday, 23 March 2011

Quote


"La zone.
Elle s'efface comme un tache de graisse frottée vigoureusement. A la porte de Pantin, à travers les monticules des anciennes fortifications, bien invisibles aujourd'hui, d'où dégringolent des chemins crayeux, des ouvriers percent une tranchée de chemins de fer qui servira d'autoroute. La ville tumultueuse progresse et ronge cette verdure sans chlorophylle, si vite qu'une roulotte sur pilotis paraît maintenant insolite. De l'autre côté du boulevard Mortier, les très hautes et très plates maisons modernes sont les murs d'enceinte d'une nouvelle prison. L'autobus qui traverse les terrains vagues est aérodynamique et ses portes à coulisses font fuir les moineaux. On change les becs de gaz à coude de la rue Paul-Meurice. Des employés de la voirie creusent les tranchées et apportent des tuyaux noirs et béants comme des canons. Dans les rues de Prévoyants, un agent d'assurances examine méticuleusement la façade des maisons.
Mais le long de l'avenue du Bélvédère qui sinue, des casseroles rouges sont crochées comme des fruits aux branches des buissons. Entre la Porte des Lilas et celle de Bagnolet s'étend encore cette agglomération anachroniques, communauté de chiffonniers, de ferrailleurs, de rempailleurs, de mendigots, d'éleveurs de poules et de souris blanches, quadrilatères de jardins incultes et de cabanes, isolés par des haies de lits-cages (dont la profusion est étonnante), de villas dans la construction desquelles entrent plus souvent le bois que le ciment, les planches, et les tôles que la brique, de cabanes dont on ne devine pas tout de suite l'usage, habitacles, hangars à outils, casiers à lapins ou chiottes. Au milieu de choux et des soleils, des baignoires font office de châteaux d'eau comme en grande banlieue, mais on est dans le vingtième arrondissement. Deux ou trois roulottes sont montées sur des solives qui commencent à disparaître dans le sol, là depuis l'avant-guerre ou l'exode. Un vieux camion peint en rose et brun comme un pain d'épice de foire, le nez busqué, a des rideaux blancs aux lucarnes et une fumée grasse sort du toit percé d'un cheminé à abat-vent. C'est lundi. Il n'y a pas un gosse dans la rue des Fougères, ni dans celle des Glaïeuls, seuls des yuccas sous les banderoles de linge humide? Un vieux lave de la salade à l'eau de la fontaine emmaillotée de paille. Une vieille casse les lattes d'une barrière avec une hachette et fendille son bois sur le rebord du caniveau. Les chemins sont pleins de glaise et de pissenlits, les carrés de terres de choux de Bruxelles stériles"

Jean-Paul Clébert, Paris insolite, 1952 (réédition 2011 Points/Denoël)

Tuesday, 15 March 2011

Yutaka Takanashi, Toshi-e (Towards the city), 1968-1974








Face à ce qui vient d’arriver au Japon, face à ce qui est en train d’arriver du Japon, tout discours serait indécent. A la place, deux photos. Deux photos prises il y a longtemps déjà, quelque part entre la fin des années 60 et le début des années 70(par un grand maître de l'école Provoke). Toute ressemblance avec notre cauchemar 2011 serait purement accidentelle.
On pense (fort) à vous (tout le temps).

Yutaka Takanashi, Toshi-e (Towards the city), Errata editions/Books on Books n°6, New-York, 2010.

Wednesday, 2 March 2011

Quote







« Give little Anguish,
Lives will fret -
Give Avalanches,
And they'll slant,

Straighten – look cautious for their breath -
But make no syllable, like Death -
Who only shows his Granite face -
Sublimer thing – than Speech - »

traduction
« Infligez-leur quelque Tourment,
Les vies se rongent -
Infligez-leur des Avalanches,
Elles fléchissent,

Se redressent – cherchent leur souffle avec prudence -
Mais sans syllabe, comme la Mort -
Se borne à montrer son visage de Granit -
Geste plus sublime – que la Parole - »

Emily Dickinson, Une âme en incandescence : cahiers de poèmes 1861-1863, traduit et présenté par Claire Malroux, José Corti, 1998.

Seiichi Furuya, Mémoires. 1984-1987













Le 7 octobre 1985, jour de l’anniversaire de la RDA, la femme du photographe japonais Seiichi Furuya s’est jetée de la fenêtre de son appartement de Berlin-Est. Depuis 1982, Christine Gössler commençait à montrer des symptômes de schizophrénie. Elle fit quelques allers-retours en hôpital psychiatrique, à Graz (où Furuya et elle s’étaient rencontrés en 1978), à Vienne (où elle avait commencé à faire des études d’art dramatique, avant de les abandonner à cause de la maladie). Furuya, diplômé de l’école de photographie de Tokyo, voyageait depuis 1975 entre Vienne, Graz et Berlin Est, après un long trip post soixantehuitard à bord du Transsibérien. On connait un peu aujourd'hui son travail au sein de la revue Camera Austria, où on lui doit d'avoir été l'un des premiers en Europe à montrer Daido Moryama ou Araki; mais lorsqu’il rencontra Christine, en février 1978, Furuya ne vivait pas de ses photos. Il vivait de petits boulots de traductions. Photographier était pour lui une tentative d’y voir clair, de traduire par l'image ce silencieux bloc de l’Est qui lui apparaissait indéchiffrable: des rues, du quotidien, des perspectives et des tramways, perçus avec un oeil doucement ironique, étranger, dans un style proche de Gary Winogrand. Bien entendu, pas mal de ses photos étaient des portraits de cette femme au très beau visage sombre et de leur petit garçon, Komiyo Klaus, né en 1981. Des photos moins rieuses que celles montrant les villes de l’Europe de l’Est, comme si aucun angle ne pouvait réussir à atteindre jamais cette femme qui s’éloignait progressivement du réel, lui devenait étrangère. La veille de son suicide, Seiichi Furuya la photographiait encore, dans un jardin aux couleurs d’automne. Son regard à elle tente d’accrocher celui de l’appareil photo, mais il est évident qu’elle n’y arrive plus; l’adieu est déjà acté. Le suicide de Christine coupe en deux le livre. La seconde moitié est intégralement hantée par son absence – ce sont les même immeubles les mêmes rues, les mêmes jardins, le même ciel, le même bloc communiste encore et toujours en glaciation, mais une pièce manque, qui déséquilibre l'architecture de l'ensemble. Le silence ne la remplace pas. Où est passée Christine ? Par quelle collure s'est-elle échappée ?
A l’exacte césure du livre, à la date du 7 avril 1985, on trouve une planche contact, on ne le remarque pas tout de suite, les photographies sont trop nombreuses, minuscules, mais sur l’une d’elles, on aperçoit un corps écrasé contre l’herbe verte, un carré de verdure au milieu de tours de bétons. On comprend que cette photo a été prise depuis la fenêtre d’où ce corps même s’est éjecté. Une photo que Furuya n’agrandira pas, n’exposera pas. Une photo qui défie l’art, la photographie, la vie, l’entendement. On ne sait pas ce qui se passe dans sa tête lorsqu’il fait cette photo-là, à ce moment-là. On sait en revanche dans quel vide il habite depuis, son art ne masquant qu'à peine sa douleur sous un faux anodin - des dizaines de photos d’un appartement sans vie, des dizaines de photos de terres pleins et d’herbes qui repoussent en effaçant toujours un peu plus les traces, des dizaines de photos de chars, de marches, toutes ces fêtes célébrant tous les 7 octobre une République vide de sens, un état promptement indéchiffrable.











Seiichi Furuya, Mémoires. 1984-1987, Izu Photo/Camera Austria, Tokyo/Graz, 2010

Tuesday, 1 March 2011

Michael Wolf, Tokyo Compression, 2010


Michael Wolf est un photographe allemand que j'ai découvert avec un autre livre,"The transparent city". Il y photographiait de gigantesques tours de verre à travers le monde, zoomant parfois sur leurs occupants. J'ai souvent fait l'expérience solitaire, perdu dans un hôtel au 36ème étage, de regarder qui habitait dans la tour d'en face et d'essayer d'y mater ses habitants. Du voyeurisme quoi!
Avec Tokyo Compression, Wolf explore quelque chose de plus confiné, car il s'agit d'une série de photos prises sur les quais des stations de métro de Tokyo, montrant les voyageurs compressés dans les wagons aux heures de pointe, totalement absorbés dans leurs pensées. Presque pris au piège, comme des animaux dans un wagon à bestiaux.
Outre leurs qualités graphiques, esthétiques et poétiques,il se dégage de ces photos quelque chose de troublant; un mélange d'oppression, de liberté, de confinement, d'intimité et de secrétions (vapeur d'eau,transpiration,odeurs).Un contraste saisissant entre la promiscuité du wagon bondé et la solitude qui se dégage des êtres.
De fait, c'est lorsqu'on ne fait rien, quand bien même nous serions entourés de dizaines de personnes, que nous sommes en relation avec nos voix intérieures. On ne peut y échapper.
Il y a quelque chose d'universel la dedans.
Ce livre aurait pu photographier des Suisses,des Mongols ou des Egyptiens: c'est quand on est seul que l'on pense… surement tous plus ou moins aux mêmes choses.
Michael Wolf, Tokyo Compression, Peperoni Books,Asia One publishing,2010

Monday, 28 February 2011

Quote

«Vendredi 25 mars 1921, 5 heures.
Que m’avez-vous donné ?
Votre soif, votre douceur, vos idées…
Vous avez bien voulu respirer quelques roses avec moi. Mais, mon chéri, je ne suis pas une dilettante. Je ne sais pas ne pas aller au bout de tout. Et les roses, dans une tête pareille, conduisent certainement à d’autres aventures, que leurs parfums.
Je pouvais avoir tort en vous demandant de changer un peu votre vie. Mais peut-être que je changeais assez de choses dans la mienne, Lionardo, pour avoir le droit de demander.
Aux heures les plus misérables que j’ai connues – moi que tant d’heures n’ont pas encore tuée – le mois passé, vous dîniez chez la princesse Soutzo, en grand tralala. Elle acceptait très bien que vous soyez un numéro cinq à son quadrige. Vous le savez et je le sais !
Vous m’écriviez quotidiennement. Mais la tendresse ou l’anxiété de vos lettres n’empêchait pas ces plaisantes agapes, que vous me cachiez avec soin.
Je suis revenue : faut-il recommencer la pauvre lutte, entre mon amour et votre « facilité » ? Non, non, Desum. Restez moi la compagnie bien aimée. N’éveillez pas, n’appelez-pas, en me prenant l’âme entière, qui n’aime pas mentir, ni qu’on lui mente, qui ne comprend pas que son amour se prête aux moins estimables amitiés, l’âme qui trouve naturel de gâcher une vie pour votre joie, mais demanderait que vous renonciez à quelques moments les moins beaux, en échange…
Et puis, que de papier noirci. »

Catherine Pozzi, Journal 1913-1934, édition Claire Paulhan, 1997, réédition poche Phébus/Libreto, 2005

Saturday, 26 February 2011

Optimo: "We love the smell of napalm on a monday morning" (Loops n°1, 2009)

Jonnie Wilkes Optimo a offert à Paris l’un de ses plus beaux mix. C’était le 11 février dernier, au Point FMR, pour la release party du premier album de Discodeine. Ce n’est pas du prosélytisme Alainfinkielkrautrock, c’est juste la simple vérité. Est-ce si exceptionnel que ça, une belle nuit ? c’est en tout cas possible, du moins si des gens ouverts, intenses et intelligents s’occupent de vos émotions durant toute une soirée (et ces gens n’ont pas manqué cette fois, entre Tim Sweeney, Superpitcher, Tristesse contemporaine et, indeed, Discodeine). Mais c’est devenu chose de + en + rare : il y a toujours un imbécile pour mettre le mauvais disque au mauvais moment (n’est-ce pas Ryan Crosson, qui hier soir, en un ping pong désastre, a juste démoli, par sa vulgarité crasse, chaque tentative de Seth Troxler d'arriver à faire marcher un club sur l’eau).
L’intelligence est rare, mais elle peut être partout, à commencer par là où elle n'est pas censée être. La bonne musique est rare, mais elle n’est pas forcément QUE dans les disques. La littérature est rare, mais elle se glisse là où elle veut. On n'a jamais cru qu'à ça, ici. Comme ça a été aussi le credo de Loops, une revue littéraire lancée par Faber & Faber et Domino. "Writting Music". Il semblerait que l’aventure ait du mal à dépasser le stade du second numéro. On verra. Justement, dans le tout premier Loops, sorti à l’automne 2009, JD Twitch & JG Wilkes revenaient en interview sur l’épopée Optimo Espacio, dix ans à tenir la plus belle des résidences (résistances?), chaque dimanche soir, à Glasgow. Par ailleurs, cet entretien parle peut-être aussi d’autre chose - de l'âge, de la dignité, de nous, de vous.
Extraits.
"-What was the thinking behind the Sunday night ?
JD Twitch We could do whatever we liked, so this concept has just always been there… I like all this other music. Everyone knows me as this techno dj. I’m pretty bored with this and, more to the top, maybe i’ll stop djing – here’s an opportunity to do something that’s completely self-indulgent, doesn’t really matter whether it’s successful or not.
JG Wilkes You know, there wasn’t people going. We loved it, you know, but there wasn’t enough people there and to be fair the owner was like, « There’s something good about this night, i think we should persevere. » It just blew up then. The first generation of people that came were basically our mates and an handful of people that happened to wander in… But all at once, it was literally an overnight change fron one week to the next. For months, it had been like 50, 60 maybe a 100 people on a good night. Literally one week there were 400 and it stayed like that.
What do you put that down to ?
JD Twitch Maybe just people’s curiosity. It seemed like people hadn’t got it before.People would come down, a few people loved it but everyone else would be like « Ooah fuck ! and they’d get really angry ‘cos i wasn’t playing techno. I was supposed to be this local techno hero and i’d betrayed… which i kind of always. I hate purism. »(…)
You must be playing now to people in their 20s and teens. Do you ever think, « Fuck we’re an institution now… » ?
JD Twitch It’s kind of interesting i mean…
JG Wilkes Fuck, we’re a pair of old spunkers.
JD Twitch I think it bothers us a lot more than it bothers… no one ever seems to, like, mention it that comes to the club. Sometimes, you’re thinking, « Jeez, we’re pretty old. »
JG Wilkes Bona fide old spunkers yeah. We try and deal with it with as much dignity as possible.
JD Twitch At the moment i spend my whole life wondering what i’m gonna do next. »

Loops, issue One, Autumn 2009, Faber & Faber/ Domino, UK.

Thursday, 10 February 2011

Mitch Cullin, King County Sheriff, 2000

Je ne le connaissais pas (j’avoue). En dos de couverture, il est dit que son premier roman Tideland avait été adapté en 2005 par Terry Gilliam (comment pourrais-je le savoir ? il n’y a pas un cinéaste au monde qui me fatigue autant). Il s’agit de 16 chants. Dégorgés sous forme de psaumes (ce qui renforce l’aspect illuminé du truc), seize chants de haine pure récités par le sheriff d’un bled du Texas baptisé Claude (à Ploucland, il y a rien à faire) - le sheriff, quant à lui, s’appelle Branches. Tout du long, il s’adresse à Danny, l'ado qui est en train de se noyer sous ses yeux dans un puits – Danny est le fils de sa compagne, et c’est Branches en personne qui l’a poussé dans le trou.
Vers après vers, à la façon d'un apostolat redneck, Mitch Cullin s'enfonce délicatement dans l’horreur viscérale, comme ces alcoolos qui attendent qu’il ne reste qu’un fond de liquide pour fourrer leurs doigts dans la bouteille à la recherche du Secret. Stylistiquement parlant, cela fait un peu le même effet coup de sang que lorsque vous avez entendu Birthday Party pour la première fois (il n’est d'ailleurs pas impossible que Mitch Cullin soit l’écrivain que Nick Cave envisageait d’être). Quelque chose comme du Jim Thompson en vers libre. Les fans de Lee Marvin et de Donald Ray Pollock viennent de se trouver un nouvel ami.

«Bootlegger,
distille ton breuvage
dans le garage
et ingurgite-le
dans ton salon
pendant que tu berces l’enfant
dans tes bras sales;
Mais d’abord,
fais-moi une orgie de gnôle
qu’est juste un peu plus forte
que du pétrole.
Demain
t’en sortiras aveugle.
Mais d’abord,
torche-toi à l’alcool
pour t’assurer de son effet.
Puis sois bien comateux
et mauvais (…) »


Mitch Cullin, King County Sheriff (Branches), Permanent press, NY, 2000, et Inculte, Paris, 2011, traduit de l’anglais (USA) par Yoko Lacour, 137 pages.

Monday, 7 February 2011

William T. Vollmann, Le Roi de l'opium et autres enquêtes en Asie du Sud-Est, 1991-2001

Nous sommes quelques-uns ici à partager l’idée que le monde serait insupportable sans héros : Jeffrey Lee Pierce, Humphrey Bogart, Eustache, Deleuze, le photographe japonais Takuma Nakahira, ce sont les miens. Plus deux ou trois autres que je me retiens de citer – il m’arrive de les croiser et c’est par-dessus ma timidité d’avoir à avouer quelque chose comme ça. En littérature, un nom toujours avant les autres : William T. Vollmann. (hmm, je regarde cette liste, et je n’y vois que des infréquentables).
Depuis deux ans, la naissance de ce blog, pas une semaine sans songer à faire enfin un post sur les Fusils, ou sur les Nuits du papillon – deux de ses livres que je préfère - pas forcément ceux que vous conseillent les libraires ou les critiques. L’un (le Papillon) parce qu’il est devenu difficile à trouver, l’autre (The Rifles) parce qu’il demande qu’on le lise – c’est souvent aussi simple et bête que cela… Mais ces post tardent à venir... Pourquoi les livres que l’on préfère sont aussi les plus difficiles à présenter – on voudrait être à leur hauteur ? Ou est-ce que cela aussi fait partie de la timidité maladive du truc ?
Je ne sais pas si ce que vous lisez en ce moment est un vrai post sur Vollmann, un vrai post viendra bientôt je crois, mais plutôt un conseil en toute amitié… Tristram sort cette semaine un livre que l'on ne pensait jamais être en mesure de lire ici : En 2003, Vollmann a sorti (en souscription) chez McSweeney’s à San Francisco Rising up & Rising down une étude en sept volumes sur la violence. Ce qui doit faire un annuaire de près de quatre mille pages. Seules les mille premières ont fait l’objet d’une édition commerciale "abrégée". Que Tristram a fait paraitre en français en 2009 sous le titre du Livre des violences. Ce qu’on ne savait pas c’est que les 3000 pages restantes (et inacessibles, même en anglais) étaient déjà en cours de traduction. Le roi de l’opium et autres enquêtes en Asie du Sud-Est (qui constituait une partie du volume V initial) ouvre la voie à d’autres textes à paraitre dans les mois à venir sur l’Afrique, l’Amérique du sud, le monde musulman… tous en provenance de version non éditées des reportages que Vollmann a fait en plongeant la tête la première au coeur des ténèbres(mais comme il refuse de tirer des conclusions hâtives, bon nombre de ces articles sont restés en carafe, refusés par leur commanditaires : New Yorker, Spin, Esquire, Vice…).
Tout fait peur chez Vollmann, son regard, son style, l’obésité de son corps assimilable à celle de ses livres, les lieux qu’il explore (dévastés), les gens qu’il dévisage (maudits). Les 400 pages du Roi de l’opium, je les ai dévorées en deux ou trois nuits. Blanches, et dures (les pages, comme les nuits). Les chapitres sur le Cambodge sont les plus effrayants (ils sont à la mesure du Cambodge lui-même après le passage des Khmers rouges de Pol Pot). Ceux sur le Japon les plus concis. Ceux sur la Thaïlande les plus immoraux, et celui sur la Birmanie le moins inspiré. Et les deux chapitres sur les gangs cambodgiens de Long Island ? ils sont les plus… oh et puis lisez plutôt ça par vous-même (ci-dessous)... :

«Aurais-je du observer le membre d’un gang tuant la famille de quelqu’un et la dévorant ? Je n’en avais pas envie. Peut-être voudriez-vous tirer davantage de ce récit ; parfois les chefs de rubrique qui me rétribuent en me disant que je devrais « aller plus loin », clarifier en rendant les choses plus extrêmes ; si j’avais traîné avec les gens qu’il faut, j’aurais sans doute pu voir le cadavre d’un gamin. Mais la plupart de ces gens ne menaient pas une existence de guerre concentrée. La vie se traînait, en grande partie, avec une mesquinerie qui n’avait rien de remarquable. Pour la même raison, je ne veux pas dire que Little Phnom Penh était pire qu’elle ne l’est. Phnom Penh elle-même avait été pire, jusqu’à une date toute récente ; deux mois à peine auparavant, lors de mon dernier voyage au Cambodge, j’avais vu des choses bien plus sordides. La réplique de Phnom Penh à Long Island avait ses maisons classe ouvrière avec des cours clôturées mais fertiles, et parfois de beaux arbres et des buissons de fleurs. Le mur d’un garage s’ornait d’une fresque de danseuses cambodgiennes. Le restaurant New Paradise avait été incendié par un gang cambodgien, avais-je lu et entendu, mais il était désormais reconstruit, et Soeun et moi y mangions tous les jours ; elle disait que la nourriture était meilleure que jamais. Je ne nierai pas qu’Anaheim Street est la rue des enseignes à demi mortes.»
(p.175)

William T. Vollmann, Le Roi de l’opium et autres enquêtes en Asie du Sud-Est (Rising up & rising down – Studies and consequences, 2003), traduit de l’anglais par Jean-Paul Mourlon, Tristram, 2011

Saturday, 5 February 2011

Message

















"Goddamn Hell! Discipline in Disorder a eu deux ans aujourd'hui - et on ne nous a rien dit!"
pix: Ralph Eugene Meatyard

Thursday, 3 February 2011

Jaime Semprun, Andromaque, je pense à vous !, Encyclopédie des Nuisances 2011


C'est peut-être le dernier livre que l'on lira sous le nom de Jaime Semprun. C'est en tout cas le premier à être publié depuis le décès du fondateur de l'Encyclopédie des Nuisances. Une plaquette, plutôt, presque un faire-part, 27 pages réunissant quelques fragments épars d'une succession dont nous sommes les légataires inconsolables.

Le livre réunit trois textes de nature variée : une bouleversante élégie de Paris écrite en 2000 a l'occasion de l’anniversaire de la mort de la mère de l'auteur, la comédienne Loleh Bellon, un essai étrange sur la peinture, sans aucun nom de peintres, selon cette manière précieuse des stylistes post-debordiens, et un bouquet de thèses contre l'escroquerie de l'art contemporain.

Des trois, c'est le texte le plus faible. De par sa forme même, notes de travail en vue d’un essai à peine ébauché, dont il ne restera à jamais que cette succession d'affirmations sans surprise contre les petits et grands marchands de la Duchamp, Inc. Il manque à ces esquisses le style de Semprun, qui aurait transformé ces plates condamnations en aphorismes crépusculaires, et peut-être aussi un peu de fantaisie, de cette jubilation qu'avait par exemple Baudrillard lorsqu'il se moquait de la réalité nulle de l'art dit contemporain.

On dira que c'est parce que Semprun était un pro-situ de la deuxième époque, un "politique", quoi, stratège en chambre d’une insurrection qui ne vint pas, plutôt qu’un "artiste" un peu raté à la Pinot-Gallizio.

"Notes sur des tableaux", le deuxième texte du recueil, vient pourtant démentir partiellement cette image. Sans un exemple, sans une reproduction (trop d'images distrait le spectateur ?), il se remémore les paysages anciens de "ce monde encore construit "a la main"", de ce "monde englouti" dont le souvenir persiste par la magie de cet art tranquille et simple, la peinture. Et le texte se termine ainsi sur une stupéfiante célébration - pour qui se souvient des textes de l'IS du début des années 1960 - de la peinture comme représentation de l'Atlantide des paysages et des gestes perdus : "Cette Atlantide, il nous en reste un goût, irremplaçable, mais qui peut encore être dit – quoique la représentation soit là plus efficace que les mots".

Mais le véritable joyau, le trésor qui fait pleurer de rage la perte de Semprun, ce sont ces pages magnifiques qui ouvrent le livre, toutes en longues phrases mélancoliques sur un Paris qui s'échappe comme la vie. Tout à coup, c'est un Semprun lyrique et débordant d'émotion que l'on découvre, loin du prosateur glacial de l’Encyclopédie des Nuisances. Et l'on pense aux travellings vénitiens de Debord dans In Girum Imus Nocte…, dont ce texte extraordinaire partage la nostalgie à la fois douce et tranchante. L’Eneide renaît sur les rives de la Seine et à la plaine Monceau, on passe le square du Vert Galant, perdu dans des rêveries psycho-géographiques où passent les fantômes de Breton et de Baudelaire à qui il emprunte son titre, qui est aussi celui de ce volume en forme d’épitaphe.

"Là-haut, à Montmartre, la foule devant la baraque foraine se mettrait à vivre peu à peu, comme de l’eau chante dans la casserole et s’évapore. Il y aurait toujours, non loin des boues diamantifères de la place Clichy, l’atelier de la rue Fontaine : "avec vue sur le Néant", avait dit André Breton en montrant par la fenêtre le cabaret qui portait ce nom ; et entre Montmartre et les quais, tout un monde : le chaos des vivantes cités."
Jaime Semprun
Andromaque, je pense à vous !

Wednesday, 2 February 2011

Gregor von Rezzori, Une hermine à Tchernopol, 1958

On se damnerait pour avoir écrit une fois dans sa vie une page semblable à celle ci-dessous – peut-être l’une des intro les plus parfaites de la littérature du XXème siècle. Et pourtant, Gregor von Rezzori reste le dernier méconnu de la littérature d'Europe de l’est. Il avait pris le parti d’en rire : pensez-vous qu’il soit facile d’être le plus grand écrivain d’un pays dont personne n’a jamais entendu parler - la Bucovine (aux confins de la Transylvanie) ? Il oubliait ça en faisant l’acteur dans des merdes franco-italiennes (il avait une gueule) et en signant des scénarios pour Louis Malle (Viva Maria).
C’est dans les colonnes du New Yorker qu’il se fit enfin connaître à la fin des années soixante en publiant en feuilleton Les Mémoires d’un antisémite. Une hermine à Tchernopol, écrit en 1958, fait partie du cycle de ses propres mémoires (celles d'un non antisémite). Mais cela reste malgré tout un texte complètement truqué. Pure littérature - pur miroitement.


«Titubant, un homme s’extrait de la débauche d’un caboulot où les braillements se sont tus pour se glisser dans l’aube incertaine.
A l’assurance dangereusement compromise de ses mouvements, imitations clownesques d’une mortelle gravité, on reconnaît qu’il s’agit d’un buveur invétéré.
Son visage est le cratère qu’aurait laissé un satellite égaré.
Ses sens exacerbés sont pris d’un bouillonnement où se mêlent beuglements de taverne, querelle philologiques, orgueil, humiliation, amour, citations, grivoiseries, haine, solitude, crédulité, pureté, désespoir…
Il ne retrouve pas le chemin pour rentrer chez lui.
Aussi s’avance-t-il d’un pas de somnambule jusqu’au carrefour le plus proche que viennent croiser deux serpents aux reflets mats, les rails du tramway.
Une fois arrivée, la tête levée comme un aveugle, il tâtonne avec sa canne qu’il enfonce dans l’une des rainures du rail pour se laisser guider comme au bout d’une perche.
Pareille à des vagues d’étrave, la pointe de sa canne soulève des feuilles moisies et des détritus, des gravillons, de la boue et du purin ; ses souliers pataugent dans des flaques, ses chevilles se tordent sur des pavés bossus, trébuchent sur des traverses, s’enfoncent dans la caillasse, traînent dans la poussière. Le brouillard humecte son visage comme un tampon de ouate humide, le vent tire sur les mèches qui dépassent de son chapeau et lui tombent sur le front, la rosée se dépose sur ses lèvres auxquelles elle donne un goût de sel, se concentre en fines gouttelettes qui le chatouillent au creux des deux rides ourlant sa bouche : l’éponge de ses joues, trop grasse, ne parvient plus à les absorber. Il marmonne, parle parfois tout seul, à voix haute, entonne une chanson, s’interrompt, rit, se tait, se remet à marmonner. Ses yeux grands ouverts fixent droit devant comme ceux des aveugles, sans un battement de cils, comme ceux des dieux.
C’est ainsi qu’il traverse la ville d’un bout à l’autre.
La ville, située quelque part dans un recoin perdu du sud est de l’Europe, s’appelle Tchernopol.
Il ignore tout de sa réalité.
Il ne remarque pas qu’elle est en tain de s’éveiller, ne perçoit pas que la lumière crue, qui tombe des lampes à arc suspendues dans le ciel blafard en une pluie de perles, s’éteint au-dessus de lui, et qu’autour des maisons bordant les rues à droite et à gauche s’ouvre l’espace qui les soustraira à l’obscurité pour les hisser jusqu’au petit matin. (…)
Nul ne fait jamais rien d’autre qu’aller au-devant de sa mort.
Aussi n’entend-il pas non plus, au loin, lançant leur languissante plainte, l’appel des trains quittant la ville de Tchernopol pour se hâter, solitaires, vers la campagne désolée et se diriger vers une autre réalité solitaire et opiniâtre, nostalgiquement perdue.
Car chacun est livré à sa solitude, les êtres comme les villes."


Gregor von Rezzori, Une hermine à Tchernopol (Ein Hermelin in Tschernopol), traduit de l'allemand par Catherine Mazellier-Lajarrige et Jacques Lajarrige, Editions de l'Olivier, 2011

Tuesday, 1 February 2011

Jon Savage, Machine Soul, 1993

1993... Pour le numéro d’été du Village Voice, le grand Jon Savage regarde dix minutes dans le rétroviseur et retrace dix ans de musique électronique. En vingt-cinq feuillets serrés, il recommence tout, n’oublie personne (sauf Madchester, ironiquement -volontairement?), raconte, décrit, laisse parler. C’est clair comme de l’eau de roche, donc parfait pour ceux qui, dix huit ans plus tard, continuent de ne pas voir de quelle « âme » cette musique est le coeur. Mais pour vous, qui passez par ici comme par , et dont on présume que vous savez déjà tout ça sur le bout du filtre, qu’il y a-t-il de neuf sous le soleil levant de la rave ? Rien, sinon le plaisir vif de lire quelqu’un d’intelligent écrire sur la techno un article fleuve aussi sociologique et historien sans être cuistre, et traversé de questions qui restent brûlantes : Que peut faire l’industrie du disque quand la technologie emporte le partage de la musique vers sa gratuité ? De l’Angleterre au Japon, est-ce donc là le son d'un village global ? Quelle musique produire pour un parterre de défoncés ?

«A cette époque, Derrick enregistrait sur un équipement analogique très rudimentaire : « Nude Photo », par exemple, a été enregistré directement sur une cassette, qui tenait lieu de bande master. Quand vous recourrez à ce type de matériel, le mixage doit rester très simple. Vous ne pouvez pas faire d’overdub, ni ajouter trop d’éléments en même temps, et c’est pour ça que le morceau est si dépouillé. Derrick est venu me voir, un sac de cassettes à la main, dont certaines n’avaient même pas de nom, avec des titres devenus des classiques comme « Sinister » et «Strings of life ».»

Jon Savage, Machine Soul, Traduit de l’anglais par Etienne Menu, Paris, Allia, 201I, 58 pages, 3 euros.

PS: Etienne, big up - & hope reading you here sooner or later

Sunday, 30 January 2011

Ceesepe, Barcelona by night, 1982

En décembre 1982, les Humanoïdes associés furent la risée de tout le gratin junky arty de la Movida pour avoir sortis une anthologie Ceesepe et l’avoir baptisée Barcelona by night, alors que Ceesepe est de Madrid, sa violence est de Madrid - et peu de villes se méprisent autant que ces deux villes-là.
En décembre 1982, les Humanoïdes associés firent la fierté du Madrid junky arty pour avoir publiés avant tout le monde Barcelona by night, la toute première anthologie consacrée à Ceesepe, son héros – illustrateur star d’El Vibora, l’homme au talent de peintre mais qui n’acceptait que l'étiquette de dessinateur – un diburante. El mejor de entras todos.
Cette histoire de titre mis à part, les Humanos firent les choses en grand, comme si l’impressionnant format des albums de la collection Pied Jaloux avait été inventé pour imprimer dans les plus belles conditions qui soient des dessins qui avaient cette puissance de frappe que la peinture avait complètement perdu en 1982. Il y eut quelques années comme ça, entre 1976 et 1985, où, en Europe, les peintres les plus intéressants choisissaient la bd.
Chez Ceesepe, il y a un retour à la figuration mais libre, affolée, bizzaroïde, proliférante. Ça doit venir de son colorisme givré, fauve, sa propension aux amours tragiques, mélange moite d’héroïne, de femmes fatales, de flamenco et de rock garage. Tout cela ciselé avec une arrogance inouïe : regardez comment il dessine les jambes, jusqu’à quel point le trait se resserre au niveau du genoux, si bien que les chevilles occupent deux fois moins de place que la cuisse qu’elle est sensée supporter. Sans parler des vulves des filles quand elles font l’amour, ce qui arrive souvent dans les dessins de cet esthète qui ne raconte, peu ou prou, que des histoires de prostituée triste et de revendeur de poudre, amants de la nuit voulant échapper à un mac violent, à des fratries de gitans, ou à un destin sans point de fuite .
Comme le dit Willem dans sa préface à Barcelona by night, «C’est lui qui a introduit l’Élégance dans la Dégueulasserie. Ivrognes, violeurs, victimes avec des sous-ventres sanglants, drogués, assassins, tout le monde semble être en train de danser un ballet étrange.»
On peut essayer des milliers de formules, combiner tous les mots, mais si on voulait dire le hiératisme de mannequin des personnages de Ceesepe, ses perspectives fausses, son futurisme, le primitivisme de ses couleurs, sa façon de reprendre Chagall en le projetant sur les trottoirs de la Movida, on trouvera jamais mieux que ce titre d’une pièce au piano de Pascal Comelade (qui avait demandé à Ceesepe de faire la pochette d’El Primitivismo, en 1987) : «BOLERO CUBISTE».

PS : Impossible d’évoquer Ceesepe sans passer par son amitié de toujours avec Alberto Garcia Alix. Le récit de leurs débuts conjoints est dans ce livre-là. Mais qui savait que Garcia-Alix et Ceesepe avaient co-signé des courts-métrages naïfs et beaux ? L’art fauché au maximum de son innocence est là, dans ce magnifique El dia que muera Bombita (1983) –cherchez aussi Amor apache, un peu moins bien, mais on y croise Alaska et deux trois idées rigolotes piquées au Almodovar de Pepi, Luci, Bom... - dont l’affiche et le générique étaient également signés Ceesepe.

Et surtout, histoire de ne pas mourir idiot, vous ne louperez pour rien au monde cette rare, et super drôle, interview de Ceesepe (précédée d’une présentation de ses meilleurs dessins) donnée en 83 à l’hallucinante Paloma Chamorro, dans ce qui restera comme le programme rock le plus, hum, stupéfiant de toute la télévision occidentale La Edad de Oro (manière de Grand Echiquier movidien qui entre 83 et 85 invita dans ses studios madrilènes Gun Club, Johnny Thunders, Alan Vega, Birthday Party, les Smiths, Violent Femmes, Cabaret Voltaire, etc...)


Besos.

Ceesepe, Barcelona by night, Les Humanoïdes associés, Paris, 1982

Saturday, 29 January 2011

Quote

Le quote Budd Shulberg posté la semaine passée par karine m'a fait penser à ça...

« On le connaissait sous le surnom du Balafré et il suggérait une époque qui était devenue rapidement reculée avec son feutre gris des faubourgs et son grand foulard blanc en guise de cravate.
La piste restait vide, avec des femmes et des clients en bordure pour l’admirer. Chaque soir il honorait, l’une après l’autre, les pistes de danse de la ville et touchait à chaque représentation les vingt pesos stipulés.
Et chaque soir cette marée sonore, visuelle et distrayante qui nous emportait, culminait et prenait gracieusement congé sur quelque chose appelé Conga et qui consistait en un défilé où chacun, derrière l’autre, serrant les flancs de celui qui était devant et serré de la même manière par un autre être humain, parcourait la piste en formant un grand serpent d’imbéciles heureux qui criaient « Conga, conga, conga » jusqu’à ce que les musiciens en aient marre et rangent leurs instruments. »

Juan Carlos Onetti, C’est alors que, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, Gallimard, 1989.